Cette valeur moyenne est valable alors même qu’elle peut ne pas exister concrètement en réalité. Dans la théorie elle figurera en tout cas comme une donnée fondamentale inattaquable. Les exceptions, dans un sens ou dans un autre, sont tout aussi réelles, mais ne figurent pas dans le résultat final, car elles se compensent mutuellement. Si par exemple je détermine dans une carrière de gravier le poids de chaque caillou et que je trouve un poids moyen de 145 grammes, ceci ne me renseigne que de loin sur la complexion véritable de la couche de gravier en question. Quiconque, sur la base de ces données, penserait pouvoir attraper dans la première poignée un caillou de 145 grammes, pourrait se tromper fortement. Il est même possible que malgré des recherches très poussées on ne trouve pas un seul caillou pesant 145 grammes.

La méthode statistique peut certes nous donner la moyenne idéale de certains faits, elle n’en demeure pas moins incapable de nous transmettre une image de la réalité empirique. Elle donne un aspect indiscutable de la réalité mais elle peut en fausser la vérité effective jusqu’au contresens. C’est en particulier le cas pour les théories basées sur la statistique, car les faits réels se distinguent précisément par leur individualité. En poussant les choses jusqu’au paradoxe, on pourrait dire que l’image réelle ne se compose que d’exceptions et que la réalité absolue, par conséquent, présente un caractère prédominant d’irrégularité.

Carl Gustav Jung - “Présent et avenir”

J’ai descendu de nombreuses marches. J’en ai beaucoup monté, aussi. De mon point de départ, je ne sais désormais dire si je me trouve plus haut ou plus bas. Mais cela présente-t-il seulement un sens ? L’envers et l’endroit me paraissent si arbitraires. Je ne cherche pas véritablement de repères. Tout au plus ai-je pris le temps d’assembler ma propre boussole. Mon nord est la pensée, l’intuition, mon ouest. D’un sourire espiègle, je vous confie la tâche d’en déduire le reste.

J’ai traversé de denses bosquets, dans l’obscurité. J’ai débouché sur autant de clairières à l’omniprésente lumière. Ma promenade initiale se transforme peu à peu en voyage. Ce lieu qui m’appartient, malgré toutes ces vieilles convictions, je ne le connais point. Je le découvre seulement. Armé de mon carnet et de mes mots, j’en dresse soigneusement un plan. Cela suffira-t-il à construire mon théâtre magique ?

Obnubilé par les variations de lumière, j’en avais oublié qu’il existait des couleurs. Leur soustraction est le noir, leur addition le blanc. Je me sais donc disposer d’une large palette, que, jour après jour, je m’applique à compléter. De quoi raviver mon tableau intime. Lui aussi me tient compagnie. J’en ai déjà tracé le plus simple, le grand cercle extérieur. Avec mes pinceaux et quelques symboles, je vise maintenant son centre.

Ma quête du Moi n’est donc qu’accessoire. J’ai croisé un Monstre qui n’est pas tant qu’il n’y paraît. Et pour continuer mon pèlerinage, j’ai admis que le Monstre et Moi doivent m’accompagner et apprendre à se supporter. De leurs chamailleries je dois me faire un bâton et de leurs avis en compléter mon orientation. De toutes leurs indications, il m’importe d’en deviner systématiquement mon chemin du milieu.

Ensemble, nous en profitons pour cueillir les images archaïques de l’Espèce, avec générosité et attention. Nous soulevons pierre après pierre, nous écartons chaque branche pour débusquer ces signes et instincts primitifs. Pour réaliser mon théâtre, je dois d’abord me construire un palais. Apprendre à le parcourir, prendre le temps de l’arpenter, afin d’être en mesure d’y ranger soigneusement notre récolte. Tout n’est qu’une question d’espace et de temps pour répondre à un besoin d’accès.

Sur mes étagères, mes piles se font Tours de Hanoï. Le chaos dans mon esprit ne m’effraie pas, j’en appelle aussi à Mandelbrot. Ne me pensez pas fou, je ne suis qu’affamé. Ne me pensez pas perdu, je ne suis qu’émerveillé. Depuis quelques semaines, pour chaque livre que je ferme, des dizaines de nouvelles portes s’ouvrent.