De certaines choses, je me souviens peu, je ne me souviens pas bien. Je me demande parfois si je me remémore enfin, ou si je romance trop, ou encore si j’imagine un peu. Je crois pourtant me rappeler avoir été ce gamin avec ses briques de couleurs, ses crayons à papier et ses cahiers à dessin. Il avait des bouquins aussi, des bandes dessinées, des livres illustrés, des histoires de mondes merveilleux, des contes mythologiques. Un petit inventaire à la Prévert. Un monsieur qu’il connaissait très peu à cette époque ; et que je ne connais guère plus aujourd’hui.

Bref, hier soir, j’étais bien décidé à écrire un chapitre marquant de l’existence de ce gamin. Vous savez, cet épisode clé où toute une vie peut basculer. Ce n’était pas loin d’être le cas, d’ailleurs. Ce billet en devenir allait si bien illustrer l’évolution du môme vers le type un peu sombre que j’étais devenu par la suite. Il devait même ouvrir sur des réflexions d’adultes, par la suite. Sur ce genre de questionnements profonds susceptibles de croiser nos routes alors que nous vieillissons. Je m’apprêtais donc, hier soir, à écrire cette suite de paragraphes destinée à jouer le rôle d’une charnière bien huilée.

Comme à l’accoutumée, les premiers jets étaient difficiles et l’écriture besogneuse. Puis les mots commencèrent à s’emboîter convenablement. Les phrases trouvèrent un certain rythme. Les paragraphes s’empilèrent. À cet instant, l’histoire s’écrivait d’elle-même, ou presque. Toutefois, je levai soudain le nez de mon ordinateur avec une furieuse envie de fumer. Ainsi que celle de laisser ce petit film se dérouler autrement dans ma tête. Je sauvegardai alors le travail en cours et partis contenter mon vice avec sa dose espérée de nicotine et de goudron.

Le calme de la rue, la lueur des réverbères et ce tête-à-tête avec ma cigarette eurent l’effet escompté. Je sentais que les sensations et les sentiments me revenaient. Puis tout s’accéléra, tout devint plus clair, plus net et les scènes se succédèrent. J’avais de nouveaux mots et de nouvelles idées qui jaillissaient alors. Le mégot rapidement écrasé, je rentrai précipitamment, jetant ma veste en direction du portemanteau et en quelques secondes j’étais à nouveau les yeux rivés sur l’écran, les doigts sur le clavier.

Tout alla vite. Très vite. J’étais parti alors qu’un faible élan finissait de me faire franchir la pente. J’avais basculé dans la descente pendant ma pause. Désormais, c’était comme ce sentiment de pédaler comme un dératé dans une descente. Grisé par la vitesse. Il pleuvait des mots. Des images. Des souvenirs. Mon adolescence pleuvait comme vache qui pisse en un torrent de phrases que mes doigts retranscrivaient sans broncher. J’arrivai soudain à la fin. Heureux. Détendu. Épanoui. Une rapide relecture finit par me convaincre et me fit également remarquer cette coquille dans l’un des derniers mots…

Machinalement, mon doigt frappa la touche < backspace >. J’avais écrit en direct dans l’interface. Le curseur n’était plus dans la zone de saisie. Ce qui devait arriver arriva. Mon navigateur m’offrit alors un bond dans le temps. Je me retrouvai juste quelques minutes avant, au milieu de la liste des billets. Je compris sur-le-champ. Tous ces coups de pédales frénétiques dans une descente endiablée avaient disparu. Je venais de les exterminer. D’abord ahuri, puis enragé, puis dégoûté, je repoussai violemment clavier et souris et me pris la tête entre les mains.

Ah mais quel con !
Ce n’est pas possible !
Quel con !
QUEL CON !

Finalement, je ne retrouvai mon calme qu’au bout d’un bon quart d’heure. Mon calme, oui. Mais seulement lui. Pas mes mots. Pas ces mots que j’avais trouvés si beaux de vérité et de souvenirs quelques instants auparavant. Il me fallait accepter cette défaite. Renfrogné et miné par cet accident, je décidai qu’il était temps de me faire consoler par Oncle Ray et ses histoires.

Il m’aida gentiment à comprendre que ce n’était pas grave.
Peut-être même était-ce mieux comme cela.

Penses-tu vraiment que ta prose était si bonne, alors que tu ne t’en rappelles pas après quelques minutes ?
Comment peux-tu maintenant te plaindre d’avoir tant perdu alors que tu n’en as pas souvenir ?

D’abord médusé par tant d’une cruelle sincérité, je finis par saisir la leçon de ce bon vieux Ray.

C’est un signe.
Ce n’était pas si bon que ça, et tu le sais…

Recommence.