Ça commence toujours par un hurlement. Celui des sirènes. De cette alarme qui, jour après jour, annonce l’Apocalypse. La suite est toujours la même. Je vis l’Apocalypse. Qui ne dure qu’une journée. Mais qui se répète ad vitam. Mon Apocalypse ressemble à la journée de la marmotte. En beaucoup moins drôle.

J’exécute donc les mêmes tâches. Je parle aux mêmes personnes. J’écris des emails qui se ressemblent tous, destinés à des clients qui se ressemblent tous. Normal, je ne les vois quasiment pas. Je n’ai d’eux que des mots, des voix, des suppliques, des plaintes et des injonctions. Parfois des remerciements. En fait, je crois que j’aime bien les remerciements.

Je fais toujours le même trajet. Plusieurs allers avec autant de retours. J’ai la sale manie de manger tout le temps la même chose. Normal, c’est plus simple et ça me fait gagner du temps. Je sais ce qu’il y a dans mon frigo, je me dirige mécaniquement dans les rayons de la supérette lorsqu’il s’agit de remplir ceux vides du dit frigo. Je suis un petit automate. Même pas un robot. Juste un automate. Peut-être même un pantin dont les ficelles seraient invisibles et impalpables.

N’aurais-je donc pas de cerveau ? En voilà une question ! Et s’il y a question, c’est qu’il doit y avoir cerveau, non ? Sauf que je n’ai que des questions. Ça m’effraie un peu. Mais je n’y pense pas trop puisque je n’ai que des questions. À n’avoir que des questions, existerait-il plusieurs modèles de cerveaux ? Ou n’aurais-je qu’un demi-cerveau ? La moitié dédiée aux questions, uniquement. L’autre moitié ayant été hors de mon budget, même en période de soldes ? Cette idée pourrait me donner la chair de poule si je pouvais avoir des idées. Au final, ce n’est pas mal de n’avoir que des questions. Non ?

La lueur est pâle et calme. Soudain rugissent les trombones de la Mort. C’est ainsi que les appelait mon ami Carlos. Debout les morts ! Je réponds à l’appel. Je me lève dans ma raideur. Je ne suis qu’un zombie. Il me reste des instincts et des gestes mécaniques. J’enfile mon costume de croque-mort et je sors.

Dans mon corbillard, je m’engage dans cette lente procession. Nous avançons tous au pas, l’air sombre. Nous ne nous posons pas de questions. Nous ne réfléchissons pas. Nous ne ressentons pas. Nous nous contentons de nous mouvoir sous ce ciel bas et lourd  qui pèse comme le couvercle du cercueil que nous transportons dans notre malle arrière.

Il y aura plusieurs cérémonies de ce genre aujourd’hui. Exactement le même nombre qu’hier. Demain sera un autre même jour avec toujours le même nombre de cercueils. C’est apaisant, les habitudes. Ça n’oblige pas à réfléchir. Ça n’oblige pas à ressentir. Ça évite même les questions. C’est nul, les questions. Il est temps pour moi de retourner m’allonger. Et de rabaisser le couvercle.

Dans la rosée du matin, les piafs se mettent à chanter à tue-tête. Je les retrouve sous la douche, joignant mon envolée de canards à leurs piaillements. Je suis une rock star. Un iguane bondissant qui se lancera dans un solo de “Air Guitar” dès qu’il aura fini de pleuvoir. Histoire de ne pas s’électrocuter.

J’enfile mon costume à paillettes, mes boots à talonnettes. J’ajuste mon col pèle-à-tarte, peigne ma banane et fais quelques vocalises. Je saute dans mon cabriolet Cadillac rose bonbon et m’élance à tout berzingue dans mon ersatz des rues de Las Vegas. Je vais jouer du rock en prison. Je vais faire swinguer la vie environ.

Je ne me rappelle pas des paroles de mes chansons. Détail ! Seule l’énergie compte. Le débordement de passion. La transmission de ma transe scénique. Devant une foule imaginaire, je me trémousse et m’égosille dans mon dernier récital du dernier concert de ma dernière tournée d’adieu. Je suis un Dieu vivant et Jésus peut aller se rhabiller.

Je relis cette page d’à-propos et je me remercie d’avoir écrit, noir sur blanc, que ce blog ne suivait aucune ligne éditoriale. J’aurais tellement de mal à justifier raisonnablement cette pile grandissante de n’importe quoi. J’en parcours régulièrement les pages. Devant ce foutoir, je me questionne, je me rappelle. Je me remémore et je ressens à nouveau. Je me demande pourquoi j’ai utilisé ces mots, cette image. Pourquoi j’ai traité cette idée mais pas l’autre. Qu’avais-je bien pu boire ce jour-là ? Avais-je fumé une quelconque substance illicite ?

Je relis mes billets, mes phrases, mes mots. Et je me moque. De cette prose verbeuse, de ces tournures pompeuses. Je m’imagine en perruque et escarpins vernis, déclamer tout cela devant un auditoire bigarré. J’éructe, j’exulte, je geins et je murmure. Un bref instant, je me retourne pour rire in petto. Puis, refaisant face à la foule, je reprends ma tirade grandiloquente. Je la ponctue de grands moulinets absurdes qui fendent l’air. C’est important la ponctuation. Et devant ces regards ébahis, je clos mon propos en saluant bien bas. J’entends un tonnerre d’applaudissements et je jubile intérieurement.

Je lève un instant la tête de mon clavier et de mon écran. Mes yeux tentent de comprendre cette réalité qui m’entoure. Je me sens plus détendu qu’il y a quelques minutes. Et je suis pourtant incapable de me l’expliquer. Pourquoi ai-je besoin d’écrire et de tenir un blog ? Est-ce donc à cela que ça sert, finalement ? Et est-ce vraiment un blog, sans la présence de commentaires ?

Je comprends alors que c’est simplement parce que je ne suis pas prêt. Simplement parce que j’ai trop besoin d’être moi et seulement moi, pour trouver qui je suis et m’assurer d’être sur la bonne voie. Je veux continuer à chanter et danser nu, les cheveux mouillés ou déclamer des longs discours abscons à haute voix, tout ça à la lumière de mes fenêtres.

Sans risquer de soudainement prendre conscience que j’ai oublié de fermer les rideaux…