Il m’arrive de plus en plus souvent de parler de mes photos. La place qu’elles ont prise dans ma vie, mes réflexions et mes écrits ne cesse de me surprendre. Comme je le répète souvent, j’ai beau en être content, je n’en suis pas fier pour autant et peu d’entre elles peuvent prétendre au qualificatif “belle”. Je n’écris pas cela sous couvert d’une fausse et sournoise modestie destinée à recueillir des compliments, mais bien en toute objectivité technique et artistique. Cela ne m’empêche pas de les regarder régulièrement, de les aimer ou de les placarder en grand sur ces pages.

Quoi de plus normal puisque (presque) toutes me sont très étroitement et intimement liées (hors le fait que j’étais derrière l’objectif à ce moment-là, bien sûr). Je n’y place généralement que très peu de souvenirs. Les souvenirs de beaux moments qui ont été photographiés n’existent pas vraiment. Ces moments étaient beaux à observer et à vivre, avant d’être photographiés, sans être photographiés. Mes photographies ne sont pas prises ni ne me servent à de telles fins. Ma mémoire est encore suffisamment vive pour se passer d’une telle béquille. Quand bien même elle aurait besoin d’être aidée, je ne serais pas persuadé de l’efficacité de la dite béquille.

Tout cela est avant tout une histoire de rêves. Une histoire d’absence de rêves pour être plus juste. Aussi fausse que puisse être cette affirmation, je dis souvent que je ne rêve pas. Mais le simple fait de me souvenir d’un rêve est si rare que cela en devient une exception qui fait alors la règle : “Je ne rêve pas.”. Alors, il faut bien que je compense cela. Et je le fais en multipliant les rêveries éveillées. J’ai plusieurs vies, une multitude d’aventures, une panoplie de personnages, et un vaste registre de scènes oniriques dans une journée. Je superpose simplement tout ça avec mon quotidien concret et “réel”. Mes photos sont souvent des instantanés de ma superposition mentale de ces mondes. Et, non, je ne suis pas fou.

Lors d’une promenade, j’alterne entre des tentatives de pleine écoute (très longues périodes quand il s’agit de la nature, par courts paliers lorsque mon vagabondage est urbain) et des retranchements dans une bulle, que je me crée en enfonçant mes oreillettes et que je remplis de musique. Je m’imbibe du réel. Je me recouvre de mon imaginaire. Je finis alors par être imprégné d’un réel alternatif tapissé de mes songes et autres divagations. Tout est bien là, et plus encore. Il y a un ou deux voiles qui viennent jouer, entre le monde extérieur et ma perception de celui-ci, le rôle de filtres polarisants (que je n’utilise jamais sur l’appareil, soit dit en passant).

Lorsque le résultat de ce mélange me fait “vibrer” (sentiment, sensation ou réflexion), je déclenche. Souvent, je double. Je jette un coup d’œil rapide pour décider si  j’ai réussi à capturer ce « juste moment » ou si je dois prendre plus de temps et refaire une prise de vue. Lorsque le résultat me convient, c’est que j’ai fixé ce petit écran LCD quelques “longues” secondes et que j’ai souri (même si ce n’est qu’intérieurement). Cette satisfaction entraîne alors l’enregistrement de métadonnées qui ne seront jamais inscriptibles dans l’ensemble RAW + EXIF, mais qui resteront tout aussi présentes. Elle engendre également une association entre ma sensation du moment et la musique ou les sons. Bref, tout est dans la “boîte”.

Je tiens là également l’explication la plus plausible à mon besoin de tripoter les curseurs lors du développement (numérique). Je ne retouche pas les photos, dans le sens où ni je n’enlève ni je n’ajoute de détails. C’est avant tout l’occasion d’un léger recadrage (parfois seulement, systématique par contre pour la publication ici, où le format 16/9 se substitue au 4/3 d’origine) mais surtout d’un jeu sur les lumières et les couleurs. Jusqu’à ce que je touche du doigt, à nouveau, ce « juste moment » ou son très proche voisin dans la même palette. Alors que je pensais à la façon de mettre en mot cette démarche, je me suis finalement rendu compte qu’il n’y avait rien d’artistique dans ma pratique. Pire, il n’y a aucune création non plus. Un moment dubitatif face à cette froide conclusion, j’ai fini par admettre ce si salvateur : « Et alors ? »

Ce « Et alors ? » s’accompagne désormais d’un nom, fortement influencé par mes lectures en cours et prononcé lors d’un récent échange avec Mathieu, et qui lui confère enfin la pleine valeur que j’accorde à ma collection de clichés : il s’agit de mon “Catalogue des Symboles Personnels”.

Ce que nous appelons symbole est un terme, un nom ou une image qui, même lorsqu’ils nous sont familiers dans la vie quotidienne, possèdent néanmoins des implications, qui s’ajoutent à leur signification conventionnelle et évidente. Le symbole implique quelque chose de vague, d’inconnu, ou de caché pour nous.

(…)

Donc, un mot ou une image sont symboliques lorsqu’ils impliquent quelque chose de plus que leur sens évident et immédiat. Ce mot, ou cette image, ont un aspect “inconscient” plus vaste, qui n’est presque jamais défini avec précision, ni pleinement expliqué. Personne, d’ailleurs, ne peut espérer le faire. Lorsque l’esprit entreprend l’exploration d’un symbole, il est amené à des idées qui se situent au-delà de ce que notre raison peut saisir.

Carl Gustav Jung - “Essai d’exploration de l’inconscient”

Pourtant, ce n’est que cette semaine que j’ai commencé à cerner l’influence que ces photos pouvaient désormais avoir sur mes écrits et leur publication. Ma réflexion avait débuté en prenant le “sens inverse” : quelle est la part de conscient / d’inconscient qui guide mon œil, éveille quelque chose d’indéfini en moi mais suffisamment fort pour entrainer le déclic, me conduit à apporter tel traitement plutôt qu’un autre lors du développement et me guide jusqu’au choix du nom que je vais associer à un cliché ?

Plus je réfléchis à ces aspects, plus je crois qu’il n’y a pas véritablement de sens. Quel qu’il soit, il est unique : C’est un serpent qui se mord la queue ; l’esprit qui influence l’image qui influence les mots qui influencent l’esprit. J’utilise d’ailleurs le terme esprit et non pensée, cette fois. C’est volontaire puisque, pour l’instant, j’associe la pensée à un acte conscient. Or, je n’écarte pas une très grosse part d’inconscient dans “ça“. Comme si mes photographies représentaient autant de substituts à ces rêves dont je ne souviens jamais.

Pour preuve ? Une photographie qui m’a toujours semblé familière, que je trouvais assez jolie et porteuse de sens, mais tout de même en dessous de mes critères habituels. Cette photographie, je l’avais prise en me sentant attiré, mais sans raison. Je n’avais pas superposé l’un de mes épisodes “imaginaires” par dessus. Je n’avais pas éprouvé le besoin de trop la retraiter, non plus. Simplement renforcer le contraste, réinjecter à la fois des hautes lumières et du noir et… basta. Dans cet état, cette photo me parlait mais j’étais moi-même incapable de saisir ce qu’elle me racontait. Pourtant, dès sa première utilisation, je l’avais nommée “Pour ne pas oublier (de ne pas oublier)”. Elle m’a livré tout son sens, - enfin ! -, ce week-end.

Une autre ? La photo d’une œuvre d’art contemporain qui résonnait tant avec certaines discussions du moment. Elle me paraissait évidente comme choix d’illustration de ce que j’écrivais à ce moment-là. C’était le cas. Et que dire de ma surprise quand soudain, cherchant les informations nécessaires pour créditer correctement cette œuvre,  j’en “découvrais”, émerveillé, son titre. Celui-ci s’intégrait si bien dans tout ça. Tout s’emboitait. C’était évident. C’était un signe ! Effectivement : Le signe que mon esprit me jouait des tours. Croyez-vous vraiment que je prenne le temps de photographier une œuvre, dans un musée, sans m’intéresser sur l’instant à son titre ni à son auteur et sa démarche ? Sérieusement ? Forcément, j’ai simplement oublié ces informations. Seulement un mois après cette visite et les prises de vues associées ? Honnêtement ? La vraie question devient soudain : ai-je occulté ces informations consciemment ou inconsciemment ? Et elle me donne depuis le vertige.

À l’origine, la mise en relation des mes images et de mes mots a pris corps sur un blog “secret”, il y a 7 à 8 ans de cela. Au bout de quelques billets, les photos en sont devenues le moteur, l’âme. Pour chaque billet, la photo était centrale. Les mots servaient à concrétiser, à retranscrire un instantané d’imaginaire. Pas forcément celui qui était dans la photographie au moment de sa capture, mais un très proche parent, taillé dans la même essence mais un brin édulcorée et lissé pour en minimiser le sens ou le paradoxe ou l’émoi ou le questionnement ou tout autre chose que je me savais incapable de canaliser différemment. Le noyau de ma tribu avait accès à cela, les membres de ma tribu “étendue” également. Je me sentais suffisamment en confiance pour extérioriser une partie plus intime de ma personnalité. Je me savais néanmoins incapable d’aller au-delà tant j’étais effrayé à l’idée de questions éventuelles auxquelles je n’étais en mesure de répondre.

En reprenant cette association ici, sur ce blog intimiste mais public, la priorité était clairement aux pensées et aux mots, l’image n’étant destinée qu’à illustrer ou enrichir le propos. Pas toujours de manière directe. Pas toujours de façon évidente. Mais comme une information spécifique qui m’était avant tout destinée. Pour ancrer. Pour encrer. Pour que je puisse également me rappeler certaines choses que j’avais retirées du texte ou pour m’enjoindre à développer d’autres arguments à l’occasion. Une démarche volontaire et consciente, avec des effets de bord plutôt inconscients. En général, l’ajout de la photo se fait une fois le billet prêt à mettre en ligne. J’ai remarqué, depuis que j’observe cela, qu’une fois la photo associée, je m’engage dans une relecture qui devient presque systématiquement une réécriture partielle. Souvent le titre change. Je me souviens également qu’il m’est arrivé, à plusieurs occasions, de sélectionner et d’afficher l’image à mi-chemin de l’écriture. Parce que je m’asséchais ou que je sentais que l’écriture dérivait trop de l’envie du départ.

Je comprends aujourd’hui que le mélange de mes images et de mes mots s’apparente à une réaction chimique. Chaque élément séparé m’est assez inoffensif. Leur combinaison, par contre, sans une attention et un soin méticuleux, peut rapidement se transformer en un résultat instable et dangereux.

Photographie prise au Musée de Grenoble.
L’œuvre représentée est une peinture acrylique et sérigraphie sur toile "Le Déjeuner sur l'herbe" (1964), de Alain Jacquet.