Comme je me sens d’une humeur particulièrement badine aujourd’hui, j’ai bien vie de vous raconter une petite histoire. Une histoire de la vie de tous les jours. De ces histoires qui peuplent le quotidien de beaucoup d’entre nous et qui ne changent jamais la face du monde. J’ai beau être joueur, je ne la commencerai pas par “Il était une fois”, il ne faut exagérer non plus !

Une toute petite histoire pour un (assez) long billet.

Deal with it!

Journée d’été

Il y a quelques années, je croisais régulièrement un garçon. Pardon. Un jeune homme, puisqu’il avait 16 ans au moment des faits. Puisque nous étions proches voisins depuis longtemps, j’avais eu l’occasion de le voir grandir, le futur bonhomme. Petit gamin timide, discret et parfois renfrogné, mes premiers souvenirs de lui me conduiraient à dépeindre un marmot un peu solitaire, un peu trop couvé par sa mère et, vraisemblablement très rêveur et un peu ailleurs. Ce serait drôle de le lui demander maintenant, d’ailleurs. Bref.

À cette époque, il n’était plus ce gamin chétif, tout droit sorti du “Livre de la jungle” version Disney. Pas plus qu’il n’était le petit pré-adolescent rondouillard qu’il avait également été entretemps. Il avait viré version gaillard : il devait faire entre 1m75/1m80, s’était apparemment mis au sport, avait sans doute acquis quelques certitudes et s’il avait toujours cette “lueur sombre” dans le regard parfois, il semblait désormais faire preuve d’une belle assurance. Sa mère le couvait toujours autant, mais elle paraissait se faire une raison et avait un lâché un peu de leste.

C’était en été. Un bel été, si je me souviens bien. C’était pour lui le temps de l’un des rituels vers la vie adulte : le premier job d’été. Celui qui sert à apprendre la valeur du travail et l’importance de l’argent gagné par son propre labeur. De fait, c’est son père qui lui avait trouvé un petit job dans la société de transport qui l’employait. Le petit gars allait passer son premier mois de vacances scolaires à se raffermir les muscles en faisant cariste. Charger et décharger des camions allait lui faire le plus grand bien, lui montrer ce que signifiait travailler. En plus, ça ne demandait aucune compétence particulière, si ce n’est une certaine robustesse physique. Pile poil compatible.

L’air de rien, ça semblait lui plaire. Il était majoritairement dehors. Il brassait des sacs, des cartons, des palettes. Il m’avait également dit qu’il s’était fait un pote de son âge ou presque et qu’ils s’amusaient comme deux larrons en foire lorsqu’aucun camion n’était à quai. Séances de skateboard avec des transpalettes et autres tentatives de dérapages avec un “fenwick” électrique semblaient être au programme des réjouissances. Je souriais gentiment quand il me racontait cela, pensant que ce n’était que ses premiers jours et qu’il aurait tout le temps de se faire rappeler à l’ordre avant la fin de son contrat. Mais bon…

Le croisant à la fin de l’heure du déjeuner dans l’ascenseur, je vis qu’il tenait son vélo de route à la main et qu’il avait une “banane” au visage que je ne lui avais jusque-là jamais imaginée. Forcément, c’était vendredi, il avait fini sa première semaine, sa mère lui avait concédé le droit de se rendre au travail en vélo, cet après-midi là. Tout cela semblait suffire à le rendre de particulièrement bonne humeur. Je trouvais ça amusant et rafraîchissant. Sauf que ni lui, ni moi ne nous doutions alors que la fin de sa journée allait prendre une drôle de tournure.

C’était la fin de l’après-midi. Si la matinée avait été bien chargée, l’après-midi avait été relativement calme. Les deux adolescents avaient néanmoins eu l’occasion de découvrir la technique leur permettant de porter des sacs de 50 kg, un sur chaque épaule, sans s’affaler misérablement et sans trop d’effort. Ça leur avait offert un regain de morve et un sujet de fiévreuse conversation. Ils étaient assis à l’ombre, au calme, à l’extrémité de la rangée de quais située à l’opposé des bureaux de réception, attendant patiemment la fin proche de leur semaine de labeur.

Le responsable logistique, en l’absence du chef de quai, arriva pour les débusquer. En sueur et rouge de la surchauffe provoquée par sa traversée des lieux au pas de charge, il semblait un peu agacé. Mais c’était un type sympathique. Il les aimait bien, ces deux morveux. Ils avaient d’ailleurs a peu près l’âge du sien. Et puis, à cette époque, cette société de transport était encore une grande famille. Ce qui l’énervait n’avait d’ailleurs rien à voir avec les garçons. Un chauffeur de venait de contacter les bureaux pour leur signaler qu’il avait un souci avec une livraison à effectuer pourtant qu’à un saut de puce de l’agence.

De fait, le chauffeur avait récupéré une livraison urgente de tuiles à remettre en urgence chez un vendeur de gros matériaux, avant la fermeture de ce dernier. Le problème était double. Le chauffeur savait que les caristes du client avaient sans aucun doute déjà joué les filles de l’air à cette heure-là, le condamnant ainsi à se charger seul du déchargement de sa cargaison. Mais le plus gros problème était justement l’état de la cargaison. Ou plutôt l’état du chargement de celle-ci.

Les palettes avaient été chargées à la hâte. Puisqu’il y en avait relativement peu, les manutentionnaires s’étaient contentés de les enfiler les unes derrière les autres, dans le sens de la longueur de la remorque. Ces palettes, supposées être sanglées pour ne pas bouger afin de compenser ce mode de chargement plus que douteux, avaient pourtant eu l’occasion de bien se “balader” à droite, à gauche, dans la succession de virages serrés qui menait à cette ville. La cargaison n’était peut-être pas totalement en vrac, mais il était difficile de savoir si son conditionnement allait permettre une manipulation aisée.

L’idée était donc, dans ce cas, de faire une halte express à l’agence, histoire de faire une rapide inspection extérieure et, surtout, de faire grimper une paire de bras en renfort pour le déchargement à la destination finale. Des caristes de l’agence, il ne restait plus que nos deux mômes. C’était à contre cœur que le responsable logistique avait consenti à prélever parmi eux un “volontaire désigné d’office”, tant savoir “ses” gamins hors de l’agence ne lui plaisait guère. Ce fut mon cycliste de jeune voisin qui tira la plus courte paille. Mais ça n’était pas pour le déranger. Fort de son expérience des sacs, il était devenu plus volontaire que jamais.

Ça n’avait pas loupé : il n’y avait plus personne à la réception des marchandises. Seul le personnel administratif était encore présent. Alors que, jusque-là, le chauffeur s’était contenté de jurer entre ses dents à chaque fois qu’il avait entendu le bruit des palettes qui dansaient à l’arrière à chaque virage, il était maintenant en train de les éructer et de s’énerver un peu plus à chaque minute qui passait. Il gara le camion au milieu de la cour gravillonnée et sablonneuse. Ce terrain, où le soleil ne rencontrait aucun obstacle, amplifiait la sensation de chaleur étouffante de cette fin d’après-midi estival.

L’engin à peine immobilisé, le chauffard jeta un coup d’œil à son jeune compagnon d’infortune et lui indiqua qu’ils allaient devoir décharger par le côté, jugeant quel la jolie file du départ n’existait plus et qu’une galère sans nom les attendrait s’ils envisageaient de s’attaquer à la tâche depuis les portes arrière. Ce fut vite convenu, ils descendirent chacun de leur côté. Le côté droit ayant été retenu pour effectuer l’opération, le gamin commença à dessangler la bâche pendant que le chauffeur contournait la remorque en guise d’une rapide inspection.

Quand celui-ci déboucha enfin du côté où tout devait se passer, il vit que le garçon avait travaillé rapidement et habilement. Trop rapidement et trop habilement : il tenait déjà la manette qui servait à déverrouiller la ridelle. Il n’eut pas même le temps de finir de crier son avertissement que le poids du chargement qui s’était affaissé contre cette paroi mi-taule, mi-bâche se rua sur la porte battante. Il y eut un fracas assourdissant alors que le contenu entier d’une palette de tuiles s’engouffrait à la suite de cette porte qui avait brusquement basculé, engloutissant, ensevelissant le gamin qui était resté accroché à la manœuvre de la porte. Il avait disparu. Emporté, gobé ou écrasé. Il n’y avait plus qu’un monticule de gravas, couleur rouge brique, là où il se tenait debout quelques secondes auparavant.

Par cette chaleur, les fenêtres des bureaux étaient ouvertes. Le cri du chauffeur et le vacarme qui l’avait instantanément recouvert avaient fait sursauter tout le monde. Les personnes s’étaient d’abord précipitées aux fenêtres. Constatant le spectacle et l’hystérie de cet homme qui s’efforçait de déblayer comme un dément ce gros tas de tuiles en criant “Putain ! Le gamin ! Putain ! Le gamin ! …”, elles avertirent les pompiers et se précipitèrent, affolées, sur le lieu de l’incident.

Contre toute attente, le môme se sortit de sous ce tas, aidé par le chauffeur médusé et dans un état de panique entre rassuré-inquiet. Ce n’était pas possible que le garçon eut survécu à ses yeux. Cela tenait d’un miracle bienvenu. N’est-ce pas trop beau pour être vrai ? N’était-il pas en train d’halluciner la fin heureuse qui semblait se présenter ? Le môme était bien amoché, tout de même. Mais il s’était redressé et se tenait maintenant droit debout, un rien goguenard devant toute cette agitation.

Les pompiers arrivèrent assez rapidement. Notre accidenté était debout, entouré par quelques personnes qui faisaient mine de le tenir alors qu’il ne paraissait pas en avoir besoin, alors qu’elles ne le touchaient pas. L’un des pompiers se dirigea vers le garçon alors que ses collègues s’occupaient de sortir le brancard sur lequel ils comptait embarquer le petit veinard. Ça ne se fit pas sans mal, le garçon refusant de s’allonger en justifiant ce refus par un débonnaire “Mais c’est pas la peine ! Puisque je vous dis que ça va ! C’est rien…“. L’un des pompiers eut raison de lui en jouant sur l’humour. Le véhicule partît enfin en direction de l’hôpital, au ralenti, gyrophare allumé et sirène hurlante, au milieu des vagues d’air dessinées par la canicule. Avec la promesse, la certitude, que - maintenant - tout allait bien se terminer.

Le cocon

J’ouvre lentement les yeux. Tout est calme, silencieux, paisible. Je suis enveloppé d’une sensation d’une agréable fraîcheur. Pourtant, quelque chose dans mon corps me dit que, un court instant avant, j’avais le sentiment d’être dans un four. La lumière est tamisée, apaisante. Une légère pénombre, striée de-ci, de-là, de petits rais d’une lumière chaude, ensoleillée. Je vois dans ces rayons danser de petites particules de poussière. Je commence alors à entendre un son. Lointain où léger ou feutré ? Il a le rythme lent de la chanson des petites vagues par mer calme. Un flux. Un reflux. Je sais. Je ne fais qu’entendre ma respiration. Régulière. Calme. Chaque expiration faisait virevolter un peu plus gracieusement et follement ces petites particules de poussière. Poussière ? Un autre sens se réveille. L’odorat. Je sens l’odeur de cette poussière, sablonneuse et chaude. Je me rends compte que je suis couché à même le sol. J’ai même ma joue gauche posée tranquillement sur ce sol de sable et de gravier. Mon regard se balade un peu. Je crois percevoir, à quelques centimètres de là, un morceau de… Tapis ? Mes yeux font alors une lente mise au point. Non. Ce n’est pas du tissu. Oh ? On dirait des cheveux ? Ce constat fait l’effet d’un pied qu’on enfonce brutalement sur l’accélérateur. L’engin se réveille, vrombit, prend des tours. Je remarque alors que cette touffe de cheveux est toujours solidement attachée à son cuir chevelu. Ça ressemble plus à un petit bout de tapis arraché et sanguinolent. Ma bouche est emplie d’un goût de fer. Les doux picotements que je commençais à percevoir se transforment en brûlure. Mon visage ne repose pas que dans la poussière de ce sable grossier. Mais il y a également du sang. Je comprends alors que c’est mon sang. Je ne suis plus dans un havre de paix. Je sens le poids de cet édifice faire pression sur l’ensemble de mon corps. Ce n’est pas un cocon. C’est une tombe. C’est stèle qu’on m’a posée dessus. J’entends alors les plaintes et les suppliques d’un homme, tout autour de moi. J’entends le bruit de crissement des morceaux de terre cuite qu’on frotte les uns contre les autres. Je sens que les murs de ma crypte vibrent. Et je veux sortir de là. Maintenant. Au plus vite. Je bouge d’abord difficilement. Puis commence à me dégager suffisamment pour gratter une sortie de mon côté.

Les chics types

Le soleil est toujours haut et fort quand, enfin, je me redresse. Délicatement aidé par mon compagnon d’infortune. Le temps de mon premier regard vers lui, je vois son visage fou. Ce mélange de panique, d’angoisse et de soulagement. Mes yeux balayent rapidement les alentours et je vois toutes ces personnes présentes, qui s’approchent dans une agitation hystérique. Et qui s’arrêtent subitement. Un temps très court. Avant de se remettre à avancer doucement, délicatement.

Mes yeux se reportent sur le chauffeur. Il ne dit plus rien. Son visage n’est plus fou. Il s’est décomposé. Son regard est maintenant le même que tous ces gens qui s’approchent. Un regard fait de peine et d’effroi. Un regard qui semble passer à travers moi, sans me voir, se concentrant sur quelque chose qui serait dans mon dos. Ils ont tous ce regard qu’on pose sur un mort. Ou son fantôme. Je m’entends dire “C’est bon. C’est rien. Je vais bien.“. Je n’entends pas ce qu’ils me disent. Je comprends seulement que les secours ont été appelés et qu’ils devraient rapidement arriver.

Il me semble que c’est le cas. Je vois déboucher tel un bolide, la camionnette rouge de l’ambulance des pompiers. Elle nous dépasse à distance respectable et s’immobilise à peine plus loin. Toutes ses portes s’ouvrent, simultanément. C’est une sacrée chorégraphie, dites donc ! Le pompier, qui sort par l’arrière, s’avance vers moi d’un pas décidé mais sans précipitation. Il est souriant. Pendant que je vois ses collègues remonter dans l’ambulance par l’arrière pour en ressortir aussitôt avec leur brancard, je l’entends me demander de sa voix sympathique et rassurante “Ça va ?“. J’en sursaute presque. Depuis que je suis sorti de ma tombe, il est le premier à s’adresser à moi comme à un être vivant. Il est vraiment sympa, ce gars ! Merci ! “Oui, ça va. Enfin. Je crois.” Et je lui adresse un large sourire. Qu’il me rend illico. Je crois que je l’aime, ce type !

Ses collègues nous ont rejoints. Ils ont ce même visage, professionnel, bon et impliqué. Ils s’adressent à moi. Me parlent, cherchent à me convaincre de m’allonger dans ce fichu brancard alors que je ne le souhaite pas. “Mais puisque je vous dis que je vais bien !“’, dis-je dans une gouaille pleine de roublardise. Ça les amuse plus que ça ne les énerve. Mais ils sont encore bien plus décidés de me voir allongé sur ce lit métallique à roulettes que moi à me mouvoir en homme libre et vivant, droit sur mes deux jambes. C’est convenu. Je peux me contenter de m’assoir. Ce que je fais.

Une fois chargé dans l’ambulance, je reste assis un moment. Le temps des premiers examens, des premières questions d’usage. Le premier pompier à m’avoir rejoint et celui qui reste à l’arrière avec moi. Il me demande le jour que nous sommes. Je lui réponds. Il me demande mon prénom et mon nom. Je lui réponds. Il me demande si j’ai perdu connaissance. “Je ne sais. Je ne crois pas…“. Il me repose la question. “Je ne sais pas. Je ne crois pas… Non. Je crois que je n’ai pas perdu connaissance.“. “Certain ?“, me demande-t-il levant les yeux de son bloc. “Oui“. Il y a encore d’autres questions. Une vraie check-list de pilote d’avion. À la dernière, il me glisse un “Allez… L’interrogatoire est terminé. Tu devrais t’allonger…“. Ce que je fais alors sans même chercher à négocier.

L’avantage de vivre dans une bourgade comme la mienne, c’est qu’il y a (presque) tout le confort moderne à seulement un jet de pierre. Le trajet vers l’hôpital n’est donc pas très long. Mais on roule vraiment à un train de sénateur. Je serais déjà arrivé si j’étais parti en vélo. Mon vélo ! Cette inquiétude soudaine reste une pensée, aucun mot ne sort. Pas envie de passer pour idiot. Il y a régulièrement des cliquetis métalliques, des secousses. Quand l’ambulance ralentit. Quand l’ambulance ré-accélère. Quand l’ambulance tourne. Quand ça monte. Quand ça descend. Je suis surpris et déçu. Je pensais que c’était plus confortable et feutré que ça, la place de la victime, dans une ambulance. Peut-être est-ce dû que je suis dans l’ambulance rouge des pompiers. Ça doit sans doute être plus moelleux dans les vraies, les blanches. Je ne sais pas si je viens de le penser à voix haute mais mon pompier je jette un coup d’œil amusé et me lâche en souriant “On ne dirait pas que ça secoue comme ça, hein ?”

Soir de ballet

Ce qu’il y a de merveilleux, en arrivant aux urgences en ambulance des pompiers, c’est que tout va vite. Très vite. Dingue, non ? À peine sommes-nous arrêtés que les pompiers de l’avant sautent du véhicule. Les portes arrières s’ouvrent sur le sas des urgences. Je reconnais le lieu, je le connais assez bien pour l’avoir régulièrement fréquenté pour de multiples broutilles. L’un des pompiers de l’avant déverrouille quelque chose au pied du brancard, de son côté, et commence à tirer mon lit à roulettes. Exactement au même moment, mon pote le pompier fait de même à l’arrière du machin et se met à pousser.

Lorsque que les roulettes touchent le sol de ce hall des urgences, le troisième pompier, sans doute le chauffeur, revient accompagné par l’infirmière urgentiste en charge, à ce qu’il me semble. Elle a également ce visage rassurant, de bonté professionnelle. Je les entends échanger des informations et la vois consulter le bloc sur lequel je sais que sont consignés les aveux que j’ai laissés échapper lors de l’interrogatoire. Mais quel roublard, ce type ! Il est sacrément cool, quand même ! Les pompiers restent là un court instant, puis mon ami le roublard rigolard, s’approche de moi pour me transférer dans mon nouveau véhicule. “Voilà ! Tout arrive. Tu voulais être assis, non ?“, dit-il en manœuvrant le fauteuil roulant qu’il me présente. Il tient à m’aider. Je n’en ai pas besoin mais je n’objecte pas. Dans un dernier sourire, il m’annonce “Bon… On doit t’abandonner, maintenant. Il y a encore du pain sur la planche. Mais on te laisse entre de bonnes mains. Elles vont bien prendre soin de toi. Et, apparemment, ta mère est en chemin. Elle a déjà été avertie. Ça va aller ?“. Je lui réponds que oui, le salue. Mais je ne suis pas certain de lui dire merci.

Est-ce qu’elles rêvaient d’être ballerines avant de devenir urgentistes ? Eh oui, LA question existentielle du moment, en voyant la jeune interne et les infirmières qui l’accompagnent exécuter avec précision cette nouvelle chorégraphie. Elles vont vite, très vite, mais sans empressement. Chaque geste est maîtrisé, redoutable d’efficacité et d’une étrange douceur. Elles me déshabillent, me nettoient, me recousent, me nettoient à nouveau, m’enrubannent et me rhabillent. Elles sourient, elles discutent entre elles, elles discutent avec moi, elles commentent, elles avertissent, elles comptent les points de suture, elles disent que ça ne va pas faire mal, elles savent qu’elles mentent un peu à chaque craquement que j’entends résonner lorsque l’une d’entre elles rentre l’aiguille dans mon cuir chevelu, une autre dans ma peau, et que cela me fait systématiquement mais légèrement sursauter. En fait, non, elles ne mentent pas. Elles minimisent à peine. Je ne sens pas grand chose, juste un besoin soudain d’être rassuré. Sans la moindre raison, je pense à Homère, à Ulysse et aux sirènes. Enfin… Ce que je pense en connaître. Je ne l’ai jamais lu…

Eh ! Salut mon vieil ami l’appareil à radiographie. Je ne pensais pas te revoir avant un moment, toi. Tu ne m’avais pas manqué, tu sais. Ne le prends pas mal, mais c’est comme ça…“. Une fois de plus, je suis surpris par l’absence d’attente pour cet examen. “La vache ! La prochaine fois que je devrai faire des examens à l’hôpital, il faudra que je me débrouille pour me faire emmener par les pompiers !” L’opératrice galère sérieusement à cause de ma boucle d’oreille qu’elle n’arrive pas à défaire. Il faut dire que cet anneau épais dans le lobe de mon oreille gauche n’a pas d’attache apparente. On dirait même qu’il était là en premier et que ma chair s’était ensuite développée autour. Tant pis. Il y aura un joli cercle très lumineux au milieu des clichés. Du moment que ça ne voile pas le reste et n’en gêne pas l’interprétation…

Sur le chemin de route du service de radiographie, l’infirmière qui pousse mon fauteuil discute et plaisante. Elle me demande si j’ai déjà vu le film ou la série “L’homme invisible”. Dans un éclat de rire, elle me confesse que ses collègues et elle sont particulièrement fières du bandage qu’elles m’ont fait autour de la tête. Elle trouve même que la ressemblance est frappante. Je ris, sincèrement et bêtement, alors que se profile à nouveau le hall des urgences. Je devine la voix de ma mère, je l’entends inquiète, tremblotante, et essoufflée. Je la vois, si pâle, si livide, malgré son beau teint mat. Je remarque qu’elle est accompagnée, mais je sais que ce n’est pas mon père puisqu’il est en voyage. Cet autre visage m’importe peu. Sûrement un collègue qui l’a conduite ici pour lui éviter d’avoir elle-même un accident stupide.

J’entends et je vois l’interne des urgences lui signifier mon retour. Ma mère se retourne alors. À ce moment-là, depuis mon fauteuil roulant toujours poussée par une jolie et gentille infirmière, je lui décoche un “Coucou !” goguenard. Ses yeux s’écarquillent. Sa bouche commence à s’entrouvrir. Elle a juste le temps de porter sa main devant pour retenir son cri. Rien n’y fait pour les larmes, par contre. Elle se précipite lentement vers moi. Elle aimerait sans doute se ruer mais je lis en elle la faiblesse et le vertige qui précèdent l’évanouissement, qu’elle parvient néanmoins à écarter par sa volonté de me retrouver. Je devine son “Mon dieu…“. Je pense qu’elle ferait bien de le laisser où il est celui-là. Je n’en dis rien mais lui lance, amusé, “Il paraît que je ressemble trait pour trait à l’homme invisible. Mais je suis sûr qu’elles me racontent toutes des craques depuis tout à l’heure. Je suis persuadé qu’elles m’ont fait un look momie…“. Comme elle ne sait pas si elle doit rire ou pleurer à cet instant précis. Elle fait les deux en même temps. “Ô maman. Je suis désolé. Ne pleure pas. Ne pleure pas, maman. Je vais bien. Je suis désolé. Tellement désolé.” Mais je ne dis rien. Je la laisse me serrer tendrement, délicatement, gauchement de peur de me faire mal.

Je suis persuadé que ses larmes imbibent mes pansements de momie.

Epilogue

Je sens cette douce caresse distillée par un lent réveil. Seul l’esprit s’ouvre. Pas encore les yeux. Ces deux couillons décident sans raison de s’ouvrir alors brutalement. Une violente lumière blanche m’éblouit. Le soleil ? Des néons ? Des projecteurs ? Le temps que mon cerveau tourne les bons potentiomètres afin d’affiner ses réglages et je m’aperçois que ce n’est rien de tout ça. Simplement la lueur d’une matinée d’été, bien engagée déjà si j’en crois l’ambiance lumineuse qui règne malgré les volets mi-clos.

Mais où suis-je d’ailleurs ? Je ne connais pas ces fenêtres. Pas plus que leurs volets. Je suis dans une grande pièce claire. J’aperçois d’autres lits, tous vides. Je suis seul. Tout est si clair, si calme. Puis le bruit de l’animation qui règne au loin me parvient peu à peu par le couloir, comme pour me rendre visite,comme pour m’annoncer la suite. C’est ensuite mon corps qui se réveille. Et quel réveil ! Je fais ressort. Je me redresse soudainement. Je suis ce diable bien décidé à sortir de sa boîte, tout aussi fictive et imaginaire soit-elle.

Ce satané corps se réveille une seconde fois. Il s’est mis en tête de se rappeler à moi. Il me fait mal. Terriblement mal. Partout. De violents éclairs de douleur. De brutales courbatures. Qui me coupent le souffle, net. M’empêchent de respirer à peine j’atteins la position assise dans ce mouvement réflexe. Je me laisse retomber sur le dos. La douleur, les douleurs, sont maintenant omniprésentes. Je ne suis pas loin de la panique. Pas à cause de la souffrance. Simplement parce que je ne sais pas où je suis, ni ce qu’il m’arrive. Machinalement, mes mains cherchent à toucher mon visage. Elles échouent. Ce n’est pas le contact de ma peau que mes doigts endoloris sentent. C’est du tissu. Non. Pas vraiment du tissu. C’est de la bande de gaze. Les odeurs m’aident à identifier le lieu. Cette chambre dortoir… Je suis dans un hôpital !

Mes premiers souvenirs me reviennent enfin.
C’était hier.
Ça s’est passé hier.

C’était le 4 juillet 1986.
On fêtait, quelque part de l’autre côté de l’Atlantique et pour la 210e fois, l’Indépendance.
C’était aussi la Saint Florent.
Le sort et son ironie…

Je venais au monde une seconde fois.
Ma vie ne faisait que commencer.