Nous ne nous connaissons pas.

Enfin, pas vraiment. Pas encore et peut-être jamais. Pas dans le sens commun du terme qui voudrait que nos vies “réelles”, nos enveloppes physiques, se soient un jour croisées. Ce n’est pas bien grave. C’est peut-être même mieux ainsi. Pourtant nous échangeons ouvertement certaines de nos pensées, de nos réflexions, de nos rapports aux mondes extérieur et intérieur.

Je placarde des photos de choses parfois bizarres, toujours dénuées de toute présence humaine, qui servent de décor à des litanies en vrac, parfois entrecoupées d’égarements dans ce jargon qui est le mien. Tu imprimes des facettes de ta personnalité dans des photographies soignées, composées et “scénarisées”, clichés que tu enrobes de mots justes et précis, comme si tu sculptais dans un bois rare à l’aide d’un ciseau parfaitement affuté et manié avec une dextérité affolante.

Nous nous différencions donc par la forme que nous donnons à notre démarche. Nous nous retrouvons sur le fond et sa motivation. Et ce constat m’a fait le plus grand bien. Je pense qu’il en est de même pour toi. Tu me fais le plus grand bien, mais, ça, je ne sais pas ce qu’il en est pour toi. Tu m’écriras la réponse à cette question, un jour. Peut-être. Ou pas. Nous n’avons aucune obligation l’un envers l’autre, c’est un luxe appréciable. Un respect informel s’est installé de lui-même, c’est un confort délicieux.

Nous n’écrivons pas pour la gloire ou la notoriété. Nous n’écrivons que pour explorer et cartographier notre espace intérieur. Nos productions ne sont pas des affirmations. Elles ne sont que des quêtes. Et là où beaucoup ne peuvent voir qu’un acte narcissique et égocentrique, nous ne nous contemplons pas, nous ne faisons que nous interroger. Nous tentons de nous comprendre nous-mêmes afin de mieux comprendre les autres, notre rapport aux autres, au monde extérieur dans lequel nous évoluons pourtant sans difficulté autre que celle de vouloir en saisir la pleine essence.

Pendant longtemps, j’ai pensé chercher un sens à ma vie. Depuis des années maintenant, je sais que je cherche un sens à la vie. Un tel questionnement dépasse un être seul. Tout du moins me dépasse-t-il. Mes connaissances sont trop maigres. Mes capacités sont trop faibles. Mon temps est également compté. Constater que ce mystère fondamental est traité par quelqu’un d’autre, et de si belle manière, est une assistance bienvenue. Presque la promesse d’une délivrance. La promesse d’un “Ce n’est pas grave si tu ne découvres pas. Je m’en chargerai. Va en paix.“.

J’ai, ancré en moi, le sentiment que tu feras tout ce qui te seras possible pour tenir cette promesse non dite. Que nos différences d’âge, de sensibilité, d’expériences feront de nous une équipe redoutable d’ici le dernier passage de bâton. Je ne sais qui ou quoi remercier pour cela. Mais je commence par toi. En te disséquant comme tu le fais si souvent, tu offres sans attendre de retour et t’exposes à l’incompréhension et aux reproches. À chaque nouvelle occasion, tu rehausses le niveau. C’est si rare, que je t’en suis reconnaissant. C’est si usant, que je t’admire.

Nous évoluons ainsi dans une zone indéfinie. Cette zone où nous sommes plus nous que jamais, sans véritablement être seulement nous. Nous avons une pleine conscience de la complexité de la personnalité, de ce “Moi, unique et multiple“, de ce grand puzzle coloré multidimensionnel que, par nos écrits, nos photographies, notre “quête”, nous assemblons, désassemblons, ré-assemblons à l’infini, sans même en connaitre l’image qui est supposée apparaitre en guise de résultat final. En mettant dehors des choses normalement dedans et dedans des choses attendues dehors, nous déstabilisons également nos proches dans cet exercice.

C’est pour cela que je ne les invite pas à connaitre ce lieu. Bien que j’ai choisi d’en laisser la porte entrouverte, que je n’ai pas cherché à dissimuler le chemin qui conduit ici, je sais qu’il y aura un profond malaise/mal-à-l’aise qui s’installera lorsque l’un d’eux le découvrira. Il y aura d’abord le reproche de ne lui avoir rien dit. Il y aura ensuite des réactions aigres-douces. Parfois à cause de nos mots excessifs ou de nos tableaux exagérés mais parfois aussi à cause de la culpabilité chez ce proche de découvrir une évidence qu’il avait toujours loupée ou occultée jusqu’alors.

Je crains que cette partie-là ne sera que plus délicate et désagréable pour toi qu’elle ne pourra désormais l’être pour moi. Question de câblage, question d’âge. Je crains également ne pas vraiment pouvoir t’accompagner sur cet aspect, juste te soutenir du mieux possible. Malheureusement, c’est le prix que notre société te fera payer pour ton indiscutable surplus d’intelligence. Excuse-moi par avance si tu trouves ce propos aigri, ce n’est pas mon intention. Relis et vois le compliment. Accepte le. Continue à développer ton intelligence comme tu le fais si bien. Contre tout et contre tous, s’il le faut.

Fais-le pour nous.
Plus que tout, fais-le pour toi. 

PS :

J’ai réussi à tout faire tenir sous la barre des 1000 mots.
N’hésite pas à recompter si tu doutes ! ;-)

REP A SA !”

Photographie prise au Musée de Grenoble.
L’œuvre représentée est le plexiglass coloré "Life is so complex" (1966), de Martial Raysse.