La mémoire croit avant que la connaissance ne se rappelle. Croit plus longtemps qu’elle ne se souvient, plus longtemps que la connaissance ne s’interroge. Connaît, se rappelle, croit un corridor dans un long bâtiment froid, délabré, rempli d’échos, un long bâtiment de briques d’un rouge sombre, tachées par la pluie de plus de cheminées que les siennes, construit sur une sorte d’aggloméré d’escarbilles, sans un brin d’herbe, entouré d’usines fumantes, et ceint d’une clôture en fil de fer haute de dix pieds, comme un pénitencier ou un jardin zoologique. Et, là-dedans, avec des pépiements enfantins de moineaux, des orphelins uniformément vêtus de toile bleue surgissent en visions folles et furtives, puis disparaissent de la mémoire, mais restent constamment dans la connaissance, aussi constamment que les murs froids, les fenêtres froides où la pluie de charbon des cheminées voisines coule en traînées de larmes noires.

William Faulkner - “Lumière d’août”

Actuellement, j’en enlève plus de la pile que je n’en rajoute. Forcément, certains livres se sont sournoisement invités, profitant de ma volonté de combler quelques lacunes. Mais ceux-ci ont été avalés dans la foulée. Cela faisait longtemps qu’il ne m’était pas arrivé de lire autre chose que du bêtement utile, du pragmatique utilitaire. J’en avais oublié ce plaisir. L’occasion également de remarquer que, étrangement, pour tout ce qui touche les romans ou les essais, j’ai un attachement viscéral au papier. Un peu comme si ce contact, cette possibilité de palper l’objet, me servait de béquille pour changer d’univers et de mode de pensée.

Je n’ai jamais pris la peine de réfléchir au pourquoi de cette alternance entre phases de lecture boulimique et d’empilement compulsif. Ce Faulkner, par exemple, prenait la poussière depuis 4 ou 5 ans, estimation faible. Puis dévoré en une petite poignée de soirées, le temps de me ré-imprégner du style de l’auteur, de me construire une image de ce Sud qu’il décrit sans tendresse. Je ne l’avais pas encore fini que je cherchais déjà ce qu’il me faudrait lire ensuite, pour satisfaire ma faim retrouvée. J’ai tout de même remarqué qu’une nouvelle habitude s’installait : celle de m’interrompre lors de la lecture pour prendre le temps de noter tout passage auquel je trouvais une résonance particulière.

D’ailleurs, parlant de prise de notes, il s’agit bien-là de la seule tâche qui se rapproche peu ou prou de l’écriture, en ce moment. J’avais remarqué ce phénomène lors de la dernière crise en date d’engloutissement : lorsque je dévore les mots des autres, je deviens incapable d’aligner les miens. Ou alors, comme aujourd’hui, péniblement. Dans un acte besogneux qui me demande une attention particulière et une part de discipline que, d’usage, je préfère fuir. Mais cette fois, j’ai l’intention de prendre le temps et le recul nécessaires afin d’observer et de questionner ce fait.

Doucement, j’en arrive à la conclusion que j’éprouve le besoin de mastiquer chaque phrase, chaque idée que j’ingurgite. D’en savourer la moelle et d’attendre que tout cela se diffuse et m’imprègne avant d’être en mesure de reprendre mon propre cheminement. Il apparait donc que mon fonctionnement est tristement mono-tâche et synchrone. Au-delà de cette évidence, il me reste à mesurer dans quelles proportions cette longue mastication et la lente digestion qui s’en suit influencent mon esprit et mon verbe. Voilà qui me garantit de belles périodes de soliloques intérieurs, avec quelques risques d’éclaboussures sur ce blog.

Il serait bien avisé également que je me remette à l’écriture libre. Exercice que j’ai pratiqué pendant de nombreuses semaines (mois ?), il y a déjà deux années de cela, et que j’ai trop souvent délaissé depuis. Peut-être, cela mériterait-il que je prenne le temps de parler, ici-même, de cette pratique et de la façon dont je m’y adonne. Histoire de faire découvrir l’écriture libre à ceux qui ne connaissent pas, mais également d’en comparer parmi les pratiquants les habitudes d’application. Je pense que ça pourrait être intéressant et riche en enseignements.

Mais ce sera pour plus tard.
J’ai encore de la lecture qui m’attend.