Dresser le constat de mes convictions est une chose assez aisée. D’autant que, dans mon cas, lorsqu’il s’agit de parler de publication en ligne, cela ne fait qu’effleurer l’intime, sans trop dévoiler.

Par contre, comme je le concluais dans le précédent billet, partir d’une telle base pour bâtir un “plan de (re)conquête” me semble vain, tellement cet argumentaire a été usé, avec les faibles résultats que nous ne pouvons que constater. La démarche de vouloir convaincre autrui en rabâchant les raisons de son propre choix me semble particulièrement inefficace et stérile. Elle est tout bonnement trop ego-centrée pour atteindre la zone sensible entre d’autres paires d’oreilles.

Pour cette partie, je vais donc changer d’approche. Je vais (tenter de) questionner le pourquoi du choix de ces “Autres” qui peuplent Facebook, en partant de rien. Tout au plus en extrapolant dangereusement d’après les réponses que je peux avoir au pourquoi de ma fréquentation de quelques réseaux sociaux.

Ne valant pas un clou en psychologie, n’y connaissant rien en sociologie et étant condamné à n’être jamais rien de plus qu’un sujet d’étude en anthropologie (Le premier qui parle de zoologie se prend une baffe ! Oui, surtout toi, le grand à lunettes, là derrière !), autant dire que la sortie de route me guette.

Mais pour une fois, je préfère prendre le risque plutôt que de m’abstenir. C’est donc parti pour une série de suppositions et une belle orgie de points d’interrogation et - comme le crieraient certains motards -

Le premier qui freine est un lâche !

Un besoin d’appartenance ?

Sans vouloir entrer dans ce vieux débat “l’Homme, animal social ?”, nous pouvons tout de même soulever cette question d’un éventuel besoin d’appartenance. Même les plus asociaux d’entre nous, même les prétendus solitaires, ne sont-ils pas appelés à se retrouver et se regrouper parfois ? Que le groupe soit de taille restreinte plutôt qu’une foule ne change pas grand chose. Lorsque je fais le tour de mon entourage ou de mes connaissances, tôt ou tard, je finis par déceler une part de tribu, aussi petite soit elle.

Ne serions-nous donc pas tous prédestinés ou conditionnés à n’évoluer que vers une forme de communauté ? Est-ce que le fait de disposer d’une conscience exacerbée de soi n’impliquerait pas d’avoir, incidemment et par extension, une pleine conscience d’autrui ? De ces autres qui peuplent notre enfer ? De ces autres parmi lesquels nous chercherions par réflexe des moitiés, des extensions ou des compléments ?

Nombreux sont ceux qui arrivent sur Facebook parce que “les Autres” y sont. Combien se retrouvent à ouvrir un compte simplement pour maintenir ou renouer le contact avec leur famille, leurs amis, leurs proches ? Ouvrir un compte sur Ello, Béhance ou un autre réseau de ce type, plus marqué niche, plus spécialisé n’est-il pas également une tentative pour tisser de nouveaux liens ?

Un besoin de reconnaissance, une quête de notoriété ?

Au delà de la simple appartenance, ne cherchons nous pas un semblant de reconnaissance, à défaut, une certaine considération de la part d’autrui ? Si ce n’est sous la forme de la normalité, au moins celle de l’acception ? Le contre-poids à l’individualité serait la communauté. Mais ne cherchons nous pas un lot pour pouvoir espérer en sortir et nous rassurer ainsi de notre propre singularité ?

Car, avouons-le, aussi critiques que nous puissions l’être au sujet des métriques (nombre de likes, de retweets, d’abonnés, etc.), lequel d’entre nous n’y a jamais - et je dis bien jamais - porté une vague attention, plus qu’il ne l’aurait pensé ? Nous sommes actuellement dans un système qui mesure et quantifie à outrance. Les nombres sont si simples à comparer. Les nombres peuvent dire tellement de choses. Ces fameux tout et son contraire.

Attention, je ne dis pas que cela est une des raisons qui nous font y aller, sur ces réseaux sociaux. Je ne le crois pas (je ne l’espère pas…). Mais je vois bien là une raison qui pourrait aider à nous y enfermer, en alimentant une forme d’addiction sournoise. Et, parlant d’addiction, j’en profite pour glisser un lien vers un article datant de l’année dernière. Un parmi tant d’autres, lui aussi.

Un goût prononcé pour la facilité ?

Si nous ajoutons à cela ce qui agit sur nos plus faibles instincts - la facilité, la paresse, l’impatience et l’insouciance, pour n’en citer que quelques uns -, comment nous étonner ensuite de la montée en force des services silos ?

L’inscription est à portée d’un clic. Pressez le bouton et vous voilà en mesure de publier. Les photos de vos enfants, que vous vous empresserez de vouloir partager avec vos proches. Oh ! Il suffit de cliquer sur partager et de saisir une adresse email pour cela ! Parfait ! Oui, parfait. Vous venez sans doute de tendre un piège à une nouvelle “victime” potentielle. Vous venez en tout cas de fournir plus de données que le vous percevez réellement à une entité qui s’en nourrit à votre encontre.

Insidieusement, les choses les moins faciles à gérer, ce sont les restrictions, les suppressions et les désabonnements. J’aimerais dire qu’il n’y a qu’une histoire de simple coïncidence. Ces actions sont d’ailleurs sans véritable garantie. Vous le savez ? Pour beaucoup, je pense que oui. Mais un peu d’insouciance ne fait pas de mal et cela demanderait tellement d’efforts afin de vérifier la suppression effective des informations souhaitées.

Tiens ? Avez-vous remarqué comme j’ai glissé de l’usage du “nous” à celui du “vous” ? Un peu comme pour vous pointer du doigt. Un peu comme pour alléger ma conscience puisque je sais très bien que je parle aussi de moi. Douce petite honte que j’évite ainsi de m’expliquer…

Mais, au fond, est-ce si grave ?

J’espère que vous aurez compris que je ne cherche pas à juger. Bien que, ces dernières années, ma confiance en l’espèce humaine fond plus vite qu’une hypothétique neige au soleil sans filtre, je ne me pense pas meilleur que quiconque. Pour une raison simple : je ne suis qu’un Homme.

Et quand bien même je voudrais juger, la question en tête de ce paragraphe fait sens. Et, non, ce n’est pas bien grave. Pas trop pour le moment. Ça n’empire qu’avec le temps. Mais ça empire rapidement. Si le fait de nous enfermer dans une cage dorée et de distribuer chaque morceau de notre vie numérique à un Big Brother du Grand Capital relève de notre choix personnel, chacun d’entre nous qui prend ce chemin participe à la réduction pour autrui d’être alors libre de son choix le moment venu.

C’est simplement renforcer le trait d’un cercle vicieux.

So, What?”

Ces réseaux sociaux, ces silos comme nous sommes de plus en plus nombreux à les dénommer, ne sont-ils pas un mal nécessaire ? Ne sont-ils pas pourvus d’une certaine part d’exemplarité dans leur façon de séduire et d’acquérir de nouveaux usagers ? Ne vont-ils pas là où, en leur temps, les blogs se sont prématurément arrêtés, bien qu’ayant défriché le chemin ? Vers des territoires qu’aucun projet collectif et non privé n’a envisagé sérieusement d’investir ?

Nous en revenons donc à l’outil, sujet que j’ai tenu éloigné tout au long de cette prose. Mais l’outil contribue à l’évolution, aux nouveaux usages. Par ses caractéristiques, par ses fonctionnalités, par ses promesses et les frustrations qu’il fait naitre. Par cet ensemble utilisable et source de nouveaux potentiels, par cet ensemble contraignant et source de nouveaux défis.

Peut-être que nous autres, développeurs, promoteurs et mainteneurs de plateformes de blog ou autres CMS, n’avons pas eu la lucidité suffisante pour exploiter ces nouveaux potentiels et œuvrer à l’atténuation des quelques frustrations introduites. Faute d’être entièrement coupables, ne serions-nous pas tout de même partiellement complices ?

Et surtout…

Comment pourrions-nous inverser la tendance et offrir l’alternative d’un cercle vertueux ?