L’histoire du web est une histoire de publication : protocoles, standards, outils et services. L’annonce récente de la restructuration de Medium, la dernière plateforme de blog à la mode depuis quelques années, laisse imaginer une fermeture, voir la perte de beaucoup beaucoup de billets et articles. Ce ne sera ni la première ni la dernière fois que le web connaîtra ce type d’épisode, c’est le jeu des services en ligne – qu’il faut connaître sinon accepter avant d’aller y mettre tout ses contenus. C’est une question d’identité numérique et de pérennité. Mais alors, que faire ? Partir vers une autre plateforme en espérant qu’elle tienne plus longtemps ? Auto-héberger ses contenus, et donc devoir être à la fois administrateur système, développeur back-end et développeur front-end ? D’autres solutions alternatives existent !

Antoine Fauchié - “Interroger nos pratiques de publication en ligne”

Voici donc le sujet de dissertation sur lequel Antoine nous a invités à méditer, “nous” étant une petite poignée de blogueurs figurant dans ses contacts. Plus qu’une invitation, c’est une incitation puisque Antoine montre l’exemple en se retroussant les manches, livrant ainsi un premier chapitre et ouvrant la voie.

Ma foi, pourquoi pas ? D’autant qu’il y a dire à ce sujet. D’autant que j’ai à dire. Flatté d’avoir été consulté, je ne m’imagine pas ne pas répondre à l’appel. Je dégaine donc mon éditeur de texte et commence à consigner mes premières notes. Notes qui en appellent d’autres. Qui en appellent d’autres encore. Qui en appellent d’autres toujours. Ça se complique…

À cette heure, j’ai une multitude de petits paragraphes qui s’entassent, sans véritablement former un tout homogène mais, surtout, qui posent plus de questions qu’ils n’apportent de pistes ou de réponses. À une exception près : les quelques premiers morceaux ont fait ressortir ce principe d’enfermement dans une bulle. Ce syndrome de la vision biaisée par mes propres usages et attentes.

Avec cette prise de conscience vient un choix : soit j’écarte délibérément et tout de suite cette approche faussée, soit je m’en sers sciemment pour jouer le rôle de l’avocat du diable auprès de mes condisciples. La facilité voudrait que j’opte pour la première approche, le goût du jeu me murmure gentiment qu’il pourrait être drôle de mettre les deux pieds dans le plat…

Ceci dit, avant d’interroger nos pratiques de publication en ligne, je vais prendre le temps d’exposer les miennes, ni exceptionnelles ni uniques, dans lesquelles une grande majorité des visiteurs ici-même se retrouveront certainement en territoire connu, voire commun. Ou plutôt, je vais dresser la liste de ce qui caractérise et motive mon choix de publier ici et comme cela.

Un lieu d’expression libre

Je considère que chacun à des choses à dire. Tout du moins est-ce mon cas. Par contre, énoncer ce fait n’implique pas que je pense forcément que ce j’ai à dire nécessite d’être entendu par tous ou par le plus grand nombre. Vous saisissez le truc ?

Partant de ce principe, je souhaite être libre de mes propos, de mes choix d’illustration, de mes choix de présentation, etc. Si je souhaite écrire des grossièretés, je veux être en mesure de le faire. Si je souhaite publier une photo de nu, je veux être en mesure de le faire. Ce ne sont pas là de pures revendications mais, bel et bien, des conditions inaliénables.

De plus, le simple fait d’exprimer une idée ou un sentiment n’étant pas toujours aisé, autant éviter tout frein extérieur. Il y a souvent déjà fort à faire pour outrepasser sa propre retenue personnelle, voire sa propre part d’autocensure. En ce sens, la parfaite connaissance des conditions d’utilisation d’un service tiers tient alors lieu d’hérésie. Le joug d’une prétendue bien-pensance définie par une entité commerciale privée m’est inadmissible.

En corollaire, j’attends d’être en mesure de contrôler un tant soit peu la consultation, la diffusion et le référencement de ce que je peux être amené à publier. Tout cela parce que j’estime être à même de juger si le contenu créé risque ou non de mettre à mal la sensibilité et les codes moraux de la majorité des visiteurs. Dans cette logique, une solution tout-en-un sur le mode à prendre ou à laisser, m’offrant peu de choix et/ou peu de contrôle tend d’elle-même vers la disqualification.

Ainsi, lorsque je parle de ma liberté d’expression, je l’entends telle que je la conçois : un équilibre, parfois délicat, entre un droit et des devoirs. Ce droit est tout d’abord encadré par les lois de mon pays mais également par les limites que je m’applique moi-même, en relation avec mon éducation, ma culture et mes valeurs.

Je choisis mes outils et la façon de les exploiter en conséquence. Bien entendu, ma formation et mon activité aident beaucoup en cela : elles me permettent une part d’autonomie technique non négligeable et sans doute enviable par certains. Ce qui nous conduit directement à la seconde caractéristique essentielle.

Un lieu d’apprentissage

Comme je suis un peu tombé dans la marmite de l’informatique quand j’étais petit, que j’y barbote toujours à titre professionnel, je suis presque condamné à “toujours tester des trucs”. J’avoue qu’avec l’âge et le temps, j’ai réduit la voilure sur cet aspect-là. Je me montre un peu moins gourmand et beaucoup plus sélectif quant à mes activités d’apprenti-sorcier et d’alchimiste. Et depuis plus de 20 ans maintenant, ma principale source de curiosité est le Web.

Dès que j’ai disposé de mon premier accès Internet, je me suis retrouvé à faire ma première page Web et à la transférer sur un bout de serveur afin de la présenter aux yeux émerveillés de la planète entière. Serveur que j’ai vite voulu maitriser. Ce premier contact a fini de me convaincre de la voie que je souhaitais poursuivre. Cette “fâcheuse” habitude ne m’a jamais quitté : quand il s’agit du Web (ou d’Internet), j’ai besoin de mettre les mains dans le cambouis. Jusqu’aux épaules, parfois.

Des pages statiques hébergées en mode flibustier sur le serveur d’une école d’ingénieurs ou officiellement sur Mygale.org, aux premiers pas avec PHP/FI sur Altern.org, en passant par les scripts CGI en Perl ou C - hébergés quant à eux sur les rares services US à proposer alors de telles possibilités -, la démarche de choisir et d’entretenir mon petit coin de publication sur le Web a toujours été, pour moi, le meilleur des apprentissages. Un feu d’artifice fait de joies, de frustrations et de déconvenues.

Lorsque j’ai choisi de m’orienter vers un format plus blog que site, je suis tombé sur Dotclear. Enfin… dans Dotclear, au final. Être à la fois utilisateur, contribuer au développement et à l’assistance des nouveaux venus a été vraisemblablement ma meilleure expérience professionnelle. Sauf que ce n’était pas mon boulot ! Par la suite, je suis retourné à mes propres bricolages, puis à la publication statique, pour en arriver au moteur actuel.

J’en conviens bien volontiers, ce chapitre-là n’est guère un argument majeur. Pour les personnes étrangères à l’informatique, cela pourrait même être l’excuse pour ne pas se lancer. Pour les autres, comment dire… Ils ne sont sans doute pas à convaincre et ont sûrement autre chose à faire qu’à sortir la tête de sous leur capot pour lire ce ramassis d’évidences.

Un lieu  de réflexion

Je suis un utilisateur de plusieurs réseaux sociaux : professionnel avec LinkedIn, de niches avec Ello (par exemple) et de brouhaha avec Twitter. Pendant très longtemps, je n’ai pas voulu de Facebook. Et le jour où je m’apprêtais à succomber au côté obscur, c’est finalement Facebook qui n’a pas voulu de moi (et c’est tant mieux !). Quel qu’en soit le profil, chaque réseau social mise tout sur la réaction et l’instantanéité. Comme l’écrit si bien David, tout ce petit monde ne nous sert qu’à entretenir une illusion sociale.

Retourner au format long signifie accepter un rapport aux autres et au temps différent. Publier sur un carnet n’implique pas forcément l’instantanéité que l’on rencontre avec les réseaux sociaux. Même un billet destiné à “seulement réagir” peut s’accompagner d’un contexte plus dense. Publier sur un blog comme l’on posterait ou tweeterait ailleurs n’aurait aucun sens. Et encore moins de portée.

L’intérêt réside alors dans le temps trouvé, pris et consacré à cet acte de publication. La prise de recul, la recherche et la validation des sources, la quête d’une bonne tournure des phrases, celle du bon format - au sens longueur et illustrations - du billet à produire. Tout cela passe rapidement de contrainte à plaisir. Celui d’apprendre, celui de s’améliorer, celui de créer et de partager. Je ne vais pas jusqu’à prôner l’abandon des réseaux sociaux, évidemment. Je ne serais guère crédible à vouloir véhiculer un tel message tant je contribue régulièrement aux flatulences…

Bloguer, c’est également le moment où, très souvent, la lecture précède l’écriture. Tous ces articles rapidement « scannés » et sauvegardés dans un coin, pendant la ou les journées précédemment passées à se restreindre aux réseaux sociaux, trouvent et prouvent alors leur valeur (ou pas, parfois) et nourrissent le début d’une réflexion un peu plus poussée.

De plus, fréquemment, ces articles deviennent des guides pour découvrir et parcourir de nouveaux chemins et des pistes d’approfondissement. Ensuite, l’écriture plus longue gravera un peu plus les informations glanées et participera à en mesurer plus intimement le sens. Cela me donne l’impression, peut-être fausse, de m’associer un peu plus au signal que de contribuer au bruit. En tout cas, cela me donne matière à exercer un certain sens critique.

Un lieu de mémoire

Il n’est pas là question de postérité. Enfin, pas dans mon cas. Ou alors n’en ai-je pas pleinement conscience. Il s’agit humblement d’une béquille, utile au fil du temps, pour me comprendre moi-même. Pour mesurer le chemin que j’ai parcouru. Pour me souvenir des endroits où je me suis perdu, des raccourcis qui ne m’ont mené nulle part ou encore des bifurcations qui m’ont gentiment fait tourner en rond.

Au fond, sans toujours en avoir la forme, cela ressemble à une autobiographie qu’il ne me serait jamais venu à l’idée d’écrire. Quelque chose qui n’a pas lieu d’être publié mais qui, pourtant, prouve une certaine utilité à exister. Dans mon cas, c’est appelé à devenir un recueil de traces des idées qui ont pu me traverser l’esprit un jour. Des choses qui m’ont fait un moment réfléchir ou réagir. Des événements, même d’une banalité à pleurer, qui ont pu me marquer ou influencer mon parcours.

Ici plus que nulle part ailleurs. Pour la simple raison qu’il s’agit de mon espace personnel, comme le nomme Stéphane. Je l’ai choisi, je l’ai construit et je tâche de l’entretenir. Et si sa pérennité ne peut être garantie, tant pour des raisons indépendantes de ma volonté que pour des erreurs idiotes de mon fait, ce coin de Web - ma demeure numérique - devrait subsister quelques années encore. Je songe même à planifier sa douce extinction au cas où il me survivrait.

Mais revenons-en à la mémoire utile. Avez-vous déjà cherché à remettre la main sur quelque chose que vous avez publié sur l’un ou l’autre des réseaux sociaux ? Je parle évidemment de ceux sur lesquels vous êtes vraiment actif. Je dois être particulièrement gauche à ce jeu-là puisque j’en ressors généralement bredouille. Ici, j’ai des archives claires (ou presque), la possibilité d’une vraie recherche plein texte (que je ne partage pas encore avec vous). Un luxe qu’aucun des silos en vogue n’offre vraiment (à ma connaissance).

Voilà…

Je crois que j’en ai fait le tour. À peu près. Et maintenant, quoi ?

Je pourrais voir, dans les paragraphes qui précèdent, de quoi alimenter un argumentaire pour rallier d’autres personnes à cette noble cause. Je pourrais prendre un bâton de pèlerin, parcourir les Internets et prêcher la bonne parole. Ramener les brebis égarées. Je pourrais faire ce qui est déjà fait et a déjà été fait avant. Encore et encore et encore. Et je ne serais pas le seul. Peut-être même sommes-nous de plus en plus nombreux. Mais cela change-t-il quelque chose ?

Honnêtement, je ne pense pas.

Suivant notre auditoire, soit nous prêchons des convaincus, qui n’ont peut-être pas encore franchi le pas mais ont déjà entamé la démarche, soit nous nous égosillons et gaspillons notre belle énergie à parler aux murs. Ne venez pas imaginer un instant que j’ai baissé les bras pour autant. Sauf que, désormais, j’ai le sentiment qu’il ne s’agit pas tant de rallier le plus grand nombre à la “cause” pour leur bien, mais bien pour la survie de la “cause” elle-même. Pour que le Web qui m’a tant fait rêver et espérer dispose encore d’une petite chance, d’un sursis, avant qu’il ne soit trop tard.

J’ai donc envie d’employer l’énergie et la foi qu’il me reste d’une manière différente. De changer de discours et de méthode, quitte à faire hurler certains d’entre vous. Ce (trop) long billet n’est donc qu’une partie de ma dissertation. Deux autres devraient suivre. Je m’efforcerai (peut-être…) de les faire plus courtes, moins verbeuses et plus captivantes.

Mais, pour aujourd’hui, je m’arrête sur ce teasing éhonté.