Juin 2016 aura été le mois où la mouvance de re-décentralisation du Web aura connu sa plus forte couverte médiatique, merci au DecentralizedWeb Summit et à ses têtes d’affiche renommées. Les irréductibles de l’IndieWebCamp en auront indirectement profité également, mais dans une moindre mesure. C’est un peu dommage, leur contribution s’ancrant déjà dans le quotidien et les technologies et standards existants. Plus dommage encore, la couverture s’est limitée à la sphère américano-anglophone et n’aura quasiment pas bénéficié à notre petit village gaulois résistant encore et toujours à l’envahisseur Google, j’ai nommé « Dégooglisons Internet », de l’association Framasoft.

Les points communs entre ces trois initiatives sont nombreux. Ils sont surtout essentiels : éviter la centralisation et les silos, protéger notre vie privée et les données qui la composent, lutter contre l’espionnage de masse que ce soit par les états ou les multinationales. En filigrane, c’est également de lutte pour la liberté de choix et d’expression et contre la censure dont il est question. Néanmoins, au-delà des similarités apparentes, la façon d’aborder, de réfléchir et de traiter ces problèmes diffère pour chacun de ces mouvements.

Le spectre couvert par ces différentes approches est vaste, très vaste. Il s’étend de l’utilisation de services et d’applications alternatives libres à la redéfinition de l’ADN du Web et de l’Internet, en passant par la mise en place par chacun d’entre nous de son propre centre qui diffuse ensuite aux services qui ont actuellement pignon sur rue et sont encore trop souvent incontournables. Cela ne fait qu’illustrer à quel point le chantier d’un Web véritablement décentralisé est étendu. Cela permet également à chacun d’envisager apporter sa propre pierre à l’édifice, selon ses envies, ses savoirs et ses compétences.

À y regarder d’un peu plus près, le mobile est sans doute l’un des principaux « coupables » de l’état actuel du Web et du succès rencontré par les silos que sont Facebook, Twitter et consorts. C’est là un joli paradoxe, de mon point de vue. En introduisant l’iPhone, Apple a débridé l’usage des smartphones et de l’accès mobile à l’Internet et au Web. Android a ensuite amplifié ce mouvement. Ce qui était une bonne chose. Malheureusement, le revers de la médaille ne s’est pas fait attendre et ces deux plateformes, iOS et Android, sont rapidement devenues des écosystèmes faisant la part belle aux « apps », tordant alors le bras à l’accès agnostique (ou presque…) au Web que permet un simple navigateur.

Quoi de plus simple que d’avoir à toucher un gros icône coloré qui vous dirigera vers votre petite partie du réseau, sans avoir à se soucier d’en mémoriser l’adresse et les informations de connexion ? Quoi de plus pratique que de pouvoir envoyer sur Facebook ou Instagram un instantané photographique du moment sans avoir à jongler entre différentes applications, ni se soucier de vagues histoires de format ? Pourquoi ensuite sortir de son petit coin de réseau, devenu silo, alors que l’essentiel de ce que l’on recherche ou souhaite semble être disponible, à portée d’un simple clic mais toujours bien cloisonné au sein d’une application spécifique ?

Consommons donc de l’application, profitons de l’instant et soyons spontanés et insouciants. Où partent vos données ? Comment partent vos données ? Chiffrées ou non ? Ces petites questions que vous vous posez parfois lors de l’utilisation de votre navigateur préféré - telles que jeter un œil à l’URL cible, à l’état de l’indicateur de connexion chiffrée ou non, etc. -, qu’en faites-vous à ce moment-là ? Tâchez de répondre honnêtement. Et maintenant méditez un peu là-dessus. Et contre quoi avez-vous troqué tout cela, je vous le demande ? Quelques fractions de secondes gagnées en facilité ? Pour ensuite être principalement immergés dans une expérience qui serait totalement identique sur un site Web mobile ? Méditez à nouveau, je vous prie.

N’oublions pas les progrès qui ont été fait avec l’arrivée du tant attendu HTML5, des APIs associées, des performances nouvelles des moteurs Javascript et de l’harmonisation enfin à portée de doigt de ce dernier. J’affabule, peut-être ? Sans doute un peu. Pourtant, un nombre croissant des ces chères “apps” ne sont plus que des coquilles natives embarquant et camouflant les technologies Web. Le véritable avantage n’est pas pour l’utilisateur. Les avantages vont pour la plupart aux fournisseurs, désormais en mesure d’accéder à des informations personnelles sensibles, qui nous tiennent captifs dans le microcosme parfaitement contrôlé et mesuré de la petite lucarne qu’ils nous offrent.

Lors du DecentralizedWeb Summit, il était aussi question de nouveaux protocoles d’accès, de transport ou de diffusion. Combien de ces protocoles pourraient véritablement voir le jour sans disposer d’un ou plusieurs navigateurs indépendants pour les implémenter ? Je parle bien de navigateurs non détenus par un quelconque constructeur de périphériques, un éditeur de système d’exploitation ou encore un fournisseur de services Internet. Je sous-entends également qu’un navigateur se doit aussi d’être multiplateforme pour prétendre à ce titre.

J’avoue donc avoir été un peu attristé en entendant Mitchell Baker minimiser le rôle du navigateur lors de son introduction à cette rencontre (je suis encore plus triste d’avoir à activer Flash pour regarder ces vidéos, mais c’est encore un autre sujet…). Par contre, j’ai été heureux ces derniers mois de voir apparaitre des projets comme Brave et Vivaldi. Si ces derniers s’éloignent malheureusement du libre, ils conservent le mérite d’une certaine indépendance et d’être disponibles sur de nombreux systèmes. Plus que tout, ils tentent de prouver qu’il existe encore une place de choix pour ce petit (moui, pas toujours tant que ça…) morceau de logiciel qui nous permet de choisir quoi consulter et dans quelles conditions.

Pour que nous ne finissions pas engloutis par les silos, ces bons vieux navigateurs pourraient bien être nos canots de sauvetage…