Difficile de parler de Web sans parler de liens. Oui : j’aime énoncer des tautologies.

Côté technique, tous les liens sont semblables dans leur forme et leur finalité. Énoncé froidement, un lien présent sur A et pointant vers B n’a qu’une seule raison d’être : “Ami surfeur qui est actuellement sur A, si tu cliques ici tu iras quelque part sur B”. Par défaut, les spécifications qui régissent le Web n’engagent à rien de plus. Au mieux, on peut y adjoindre un attribut rel pour parsemer d’un embryon de signification. Ça ne va guère plus loin. Ou presque.

Seulement, à l’origine et à la destination d’un lien, il y a souvent de l’humain dans la partie. Dès lors, la situation tend systématiquement vers les complications (tout PEBKAC mis à part). Le contexte de l’utilisation d’un lien modifie alors souvent la signification et la charge sociales et relationnelles de ce dernier. Notamment dans le cas de la fameuse liste de liens ou “blogroll” dont il est souvent fait cas ces derniers temps (Youpee ! Et je n’ai pas fini d’en reparler…).

Un autre aspect de la blogroll dont il faut aussi tenir compte est l’impact humain qu’elle peut avoir. Va-t-on peiner quelqu’un qui ne s’y trouve pas et penserait devoir y être et vice-versa d’ailleurs. Cette liste, publique, visible en permanence le plus souvent, est soumise au jugement de celui qui la consulte. Sans compter l’égo ou les égos qui viennent se rappeler à votre bon souvenir de blogueur : le visiteur qui clique sur un des liens de ma blogroll reviendra-t-il ici ou sera-t-il perdu à jamais ?

La blogroll est une bonne idée. Les blogs avec la possibilité de commenter aussi, tout autant que ceux qui permettent de les rétrolier. C’est la raison pour laquelle je maintiendrai ces possibilités dans Dotclear et ici même ; je trouve juste un peu dommage que les deux-tiers des blogs se ferment à autrui en n’ouvrant pas ces possibilités. Pour moi, sortir du navigateur ou juste de la page, ouvrir un mail, rappeler du coup le contexte de sa réaction (à coup de copier-coller entre le billet et le mail), etc, est rébarbatif le plus souvent.

Franck Paul - “Blogrolls et blogs

Et comme s’il était nécessaire d’illustrer le propos de Franck au sujet des commentaires, une discussion concernant les rétroliens et de la manière d’assurer un certain niveau de réciprocité (ou non) prend gentiment place dans les réactions qui suivent son billet. Bref, encore un peu de grain à moudre.

En soi, le rétrolien n’est qu’une sorte d’abstraction dont la concrétisation tient en une démarche et une mécanique de signalement. Je lie un autre article depuis mon billet, mon système de publication (mais ça peut se faire à la mimine également) contacte le système distant pour lui signaler que je le cite et depuis quelle adresse je fais cela. À l’autre bout, cette notification peut être modérée (ou non), et ajoutée à la suite de l’article cité sous la forme d’un court extrait avec un lien de renvoi (ou non). En gros, une logique en tout point identique à celle des commentaires, si ce n’est que ce n’est plus seulement local.

Présenté de la sorte, on peut donc considérer qu’un rétrolien ne peut véritablement exister et être matérialisé que si et seulement si il y a réciprocité; c’est-à-dire s’il y a réellement le couple entendu et attendu de liens : chez le liant vers le lié et chez le lié vers le liant. Enlevez l’un ou l’autre, il ne reste plus qu’un lien basique, collant parfaitement à la description faite en introduction. Dans cette situation, le rétrolien n’est donc plus qu’une cuillère dans la Matrice.

CQFD.

Ainsi, une fois n’est pas coutume, je suis bien décidé à chagriner mon ami Franck en démontant sournoisement sa remarque à ce sujet.

Mais laissons de côté la froideur stérile des joutes théoriciennes, et revenons-en à l’humain et au social (voire à la sociabilité).

En tant qu’auteur, lorsque vous citez un article tiers, l’envoi d’une notification à la personne “sourcée” peut être vue comme une forme de cordialité. Vous ne faites qu’informer votre pair que vous le mentionnez dans l’un de vos écrits et vous lui signalez au passage où vous le faites. Vous voilà bien urbains, merci. Je trouve cela indiscutablement plus sympathique que de laisser les statistiques sur les liens référents annoncer ce fait.

D’une autre manière, cela peut également être perçu par votre pair comme une façon de lui forcer un peu la main et de gagner un lien entrant depuis chez lui. Imaginons un instant que je “pingue” un article chez Tristan depuis un billet disant tout le bien que je pense de son livre Surveillance://, tout l’en égratignant au passage sur l’absence du HTTPS sur son blog. Le déséquilibre flagrant en termes de visibilité entre nos deux blogs pourrait très bien être interprété comme le signe d’une pêche mesquine au lien entrant. De ma part, évidemment.

En bons animaux sociaux que nous sommes tous (ou presque), nous pouvons néanmoins estimer qu’il ne s’agirait que d’un juste renvoi de politesse de la part de Tristan de faire figurer un extrait de mon article et un lien vers celui-ci. Mouaip. Pour les vieux blogueurs, cela reviendrait à mettre au rencard la bonne vieille affirmation “My Blog, My Rules“.  Pour une majorité, cela pourrait être considéré comme une forme de chantage aux bonnes coutumes…

Fieffé pédant ! Je te lie et te le signale et point de retour je ne récolte ?!

On en revient à l’introduction et l’énoncé d’une autre évidence : dès qu’il y a de l’humain, il y a de l’emmerde.

CQFD again.

Au registre technique des rétroliens a longtemps régné une petite pagaille. De fait, c’est toujours le cas, d’autant plus avec l’arrivée des webmentions. J’avoue avoir un sérieux faible pour le dernier entrant. Pas parce qu’il est le dernier entrant, contrairement à ce que voudrait la hype, mais pour des raisons pratiques :

  • Il capitalise sur les pingbacks, méthode la plus répandue désormais due à l’écrasante domination de WordPress (sic);
  • Il se débarrasse de l’horreur qu’est le recours à une couche XML-RPC pour si peu ;
  • Il bénéficie d’une spécification qui introduit un cycle de vie propre à une mention ;
  • Parlant de spécification, celle des webmentions fait l’objet d’une démarche auprès du W3C (une première pour ce sujet, me semble-t-il et, non, Hixie n’est pas un organisme de standardisation à lui seul…) ;
  • Cette démarche s’inscrit dans un projet plus vaste de Social Web, sous (très) forte influence de la bande d’IndieWeb ;
  • La notion de réciprocité discutée plus haut est directement prise en compte.

Bien entendu, comme tout bon donneur de leçon qui se respecte, je m’illustre dans le “Faites ce que je dis, pas ce que je fais”. Heureusement ! Puisque je ne fais même pas… Je pourrais m’en sortir en expliquant que je travaille toujours sur une implémentation complète des webmentions qui me conviendrait pour ici.

Mais, bon prince que je suis, je préfère cordialement offrir à mon ami Franck un bât pour se défendre.