Ce n’est plus qu’une question de temps. Bientôt le cadavre sera froid. On l’enterrera sans cérémonie ni regrets. Internet est mort. C’est nous qui l’avons tué. Bien sûr il bouge encore ; certains même disent que la maladie dont il souffre peut être vaincue, qu’il peut être sauvé. Ce serait espérer en vain. Un espoir tout juste bon à endormir un peu la douleur de pressentir, au fond de nos tripes, la disparition de ce qui nous fut cher.

Car les projets que nous avions pour lui rejoignent un à un le néant qui les a vus naître : malgré nos combats, humanisme, empathie, protection de la vie privée, partage des savoirs et des richesses s’effacent progressivement derrière la peur de l’autre, la colère et la haine, mais aussi derrière la surveillance générale, la commercialisation de tout, l’enfermement des ressources et la chasse au commun. La connexion http est devenue un poids dont nous sommes lestés — syndrome-de-stockholmisés. Mourir n’est pas un mal. Nous mourons tous un jour. Imaginer l’ailleurs, le lendemain, le comment-faire, c’est autre chose. Nous en sommes là.

Neil Jomunsi - “À mort, internet !”

Je finissais juste de rattraper mon retard de lecture, mercredi, avec cet article un peu sombre mais fort intéressant. Encore un peu dans l’expectative, tout juste au début de mes propres réflexions à ce sujet, je me demandais encore si j’allais accorder le prix Cassandre du jour à Neil ou non. Surtout, je ressassais intérieurement tout ce qui avait bien pu se passer depuis le jour où Tim Berners-Lee et son équipe du CERN avaient livré le Web au monde.

Tellement de choses. Tellement d’itérations. Tellement d’événements que ma mémoire ne peut en conserver intégralement les traces. Tout juste quelques index clés, forcément subjectifs, qui me permettent de reconstituer un contexte, tant bien que mal et à moult renforts de recherche sur les moteurs disponibles. Premier frisson en constatant que j’avais toujours le réflexe de dégainer Google en priorité. Alors qu’il a coulé beaucoup d’eau sous les ponts depuis les premiers jours du pourfendeur d’Altavista et le monstre sournois qu’il est devenu depuis.

Si l’Internet - le Web plus particulièrement - est un simple miroir, Google est indiscutablement l’un des tains qui pourraient en altérer l’image renvoyée. Au point de la fausser ? Je n’en sais fichtrement rien, si ce n’est que la vigilance doit désormais être de mise. Et si nous utilisons souvent Google en guise de béquille à nos mémoires chancelantes, ce service n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais ni une encyclopédie, ni une librairie. Et pourtant, nombreux sont ceux remettant mécaniquement en doute la qualité du contenu de Wikipédia qui ne prêtent qu’un léger doute aux résultats retournés par Google… 

Alors même que la pensée furtive de la librairie commençait à s’estomper, mon agrégateur avait décidé qu’il devait en être autrement. 

The history of libraries is one of loss.  The Library of Alexandria is best known for its disappearance.
Libraries like ours are susceptible to different fault lines:

Earthquakes,
Legal regimes,
Institutional failure.

So this year, we have set a new goal: to create a copy of Internet Archive’s digital collections in another country. We are building the Internet Archive of Canada because, to quote our friends at LOCKSS, “lots of copies keep stuff safe.” This project will cost millions. So this is the one time of the year I will ask you: please make a tax-deductible donation to help make sure the Internet Archive lasts forever.

On November 9th in America, we woke up to a new administration promising radical change. It was a firm reminder that institutions like ours, built for the long-term, need to design for change.

Brewster Kahle - “Help Us Keep the Archive Free, Accessible, and Reader Private”

Je crois que je ne me suis jamais senti aussi stupide à la fin de lecture d’un billet sur le Web. Comment avais-je pu être aussi idiot jusqu’alors ? Je fais partie de ces personnes qui tâchent de donner régulièrement un maigre pécule à des associations ou des organisations qui contribuent à maintenir en vie (sous perfusion ?) une part d’utopie humaniste. Wikipedia, EFF, Mozilla, La Quadrature du Net, pour citer les plus communs, mais également d’autres projets du Libre et de l’Open source. Oh, pas d’une manière aussi régulière que je le souhaiterais, ni autant qu’il serait nécessaire, juste en fonction de ma situation financière personnelle du moment et des campagnes en cours.

Et pourtant, jamais une seule fois je n’avais songé aux besoins colossaux d’un projet comme l’Internet Archive. Le parfait moment de clarté où l’on constate combien on est misérable. Je crois que nous ne parlons pas assez de l’Internet Archive et de sa Wayback Machine. Je crois surtout que nous n’accordons pas suffisamment d’importance à la valeur que ses services représentent. Un peu comme nous oublions l’importance des grandes bibliothèques du “Mortar” (non, non, rien à voir avec le Mordor, désolé…). Internet Archive n’est vraisemblablement rien d’autre que la meilleure mémoire du Web dont nous disposons, alors même que les cycles de notre propre mémoire tendent à se raccourcir et à s’altérer rapidement.

Aujourd’hui, je vais faire un don à l’Internet Archive. Après avoir publié cette note, je vais prendre le temps de jeter un œil à mes comptes et à mon budget pour les mois à venir, je déciderai du montant et de sa récurrence. Mais je vais donner. Pour les encourager, pour les remercier, pour m’amender et pour alimenter, même de manière négligeable, la perfusion qui maintient l’un de mes plus grands espoirs en vie. Et malgré le peu de visiteurs que j’ai ici, malgré le fait que parmi ceux-ci, nombreux sont ceux qui apportent déjà leur soutien de la même manière, je relaie cet appel aux dons.

Soutenez Internet Archive, dès aujourd’hui.

De plus, non contente d’archiver le Web d’hier et d’aujourd’hui, l’organisation contribue également aux réflexions sur le Web de demain. Sur un Web à nouveau décentralisé et conçu pour échapper à tout contrôle. Un Web qu’il serait plus difficile de faire taire ou de tuer. J’ai beau être aigri, j’ai encore envie de croire.

Pour finir sur une note plus légère et personnelle, ce jour-là, en quittant les pages d’archive.org, j’ai interrompu mon activité de veille quotidienne pour m’offrir un peu de recul. Ces histoires de librairies, d’archives et de mémoire m’avaient rappelé ce beau sujet du “Web qui rouille”. Je suis alors dirigé vers la grange à merveilles de Karl Dubost. Je n’ai pu m’empêcher de ronchonner un peu en constatant que mon lecteur de flux ne m’avait pas menti tout ce temps : Karl n’a rien mis en ligne là-bas depuis le mois de mai.

Pour me consoler, je suis donc allé revoir la vidéo de la conférence “Esthétique et pratique du Web qui rouille”, que Karl et Olivier Thereaux avaient donnée lors du Paris Web 2013. L’actualité de ce sujet n’ira que grandissante, alimentée par les années qui passent. Peut-être est-il temps de le ressortir et d’en faire un nouvel état des lieux.