Je n’hésite pas à dire que je suis asocial. On me sourit alors gentiment et l’on essaye poliment de me démontrer le contraire. Pourtant nombre de codes sociaux m’échappent. Certains m’énervent. D’autres m’indiffèrent. Pour autant, je ne revendique pas et ne tire aucune fierté de ce trait de caractère. Aucune honte, non plus.

Je m’abstiens, par contre, de dire que je suis introverti. Cela pourrait déclencher des éclats de rire chez certaines de mes fréquentations. Éclats de rire que je laisserais fuser et filer, me contentant d’un silence et d’un sourire polis. Je ne parle pas seulement de la préférence à écouter plutôt que de parler. Ni du réconfort à faire un ou deux pas en dehors d’un groupe en formation.

Je ne sais pas si je dois remercier ma mère ou bien lui en vouloir, mais elle s’est particulièrement appliquée à faire de moi un enfant sage, lisse, aimable et poli. Cette éducation a perduré de très longues années. Même bien après avoir pris mon envol du nid familial. Néanmoins, le vernis tend à craqueler. Et ça ne me peut pas me faire de mal.

Au fil du temps, je suis devenu l’un de ces vieux singes pour lesquels la grimace est un art parfaitement maitrisé. Je me fonds dans les groupes et m’adapte à mon entourage assez facilement. Une pincée de mimétisme pour l’acceptation, la technique du caméléon pour m’assurer un semblant de protection. Je ne fais pas cela naturellement. Mais je le fais de bon cœur et de bonne foi. Malgré tout, une relation avec autrui me demande toujours un effort colossal. Parfois douloureux.

Je clame régulièrement que je n’aime pas les gens. C’est faux, évidemment. De fait, je ne les supporte pas. Ou au mieux, je les supporte mal. Là encore, l’affirmation est réductrice, vous vous en doutez. Pour la grande majorité, je n’ai rien contre les personnes en tant que telles. Ce qu’elles sont. Ce qu’elles font. Ce qu’elles pensent. Ce qu’elles disent. Ce sont les interactions qu’elles impliquent qui mettent à mal mon câblage personnel.

J’ai peut-être bien un problème qui se situe au-delà de la simple névrose. J’ai toujours vécu et fait avec. Rien n’y changera, je pense. Je l’espère, même, puisqu’il s’agit du même défaut qui rend ma vie intérieure si riche à mes yeux. Le choc entre ces deux mondes, intérieur et extérieur, est ce qui produit une grosse douleur que je gère plus ou moins bien. Plutôt plus que moins, d’ailleurs. Tout dépend du contexte et d’un certain équilibre à respecter.

Depuis plus de 5 ans, maintenant, j’évolue quotidiennement en dehors de ma zone de confort. Et ça me va. En tout cas, c’est ce que je me disais il y a quelques semaines de cela encore. L’évolution de mon contexte professionnel introduit peu à peu un déséquilibre. Une part d’ “extérieur” de plus en plus prédominante qui fait pencher la balance du mauvais côté. Ça me met peu à peu en danger. Il devient urgent que je rétablisse l’équilibre. Ce ne sera pas chose aisée, tellement les données à prendre en compte sont nombreuses. Mais cette étape est importante et nécessaire.

Jeudi, de retour à mon domicile, un arrêt d’urgence s’est déclenché. Du genre à vous retenir prostré dans la pénombre solitaire d’une pièce jusqu’au lendemain matin. Je n’ai plus aucun souvenir de la dernière fois où une telle réaction s’était manifestée. Cela n’augure rien de bon si je continue à me mentir en me ressassant que tout va bien aller. Je me le dois. Je le dois à mes quelques proches. Ceux qui souffriraient si je me renfermais.  Ceux qui contribuent tant à entretenir des ponts stables entre mes deux mondes.