Commençons par un aveu : j’ai un compte Facebook.

Oui, moi qui ne manque jamais une occasion pour houspiller “Le Réseau Social”, je fais également partie de cette masse dont les données sont exploitables et exploitées à souhait. Remarquez qu’il est tout de même de plus en plus difficile de faire autrement.

Dans les faits, j’ai ouvert un compte en avril de l’année dernière. Simplement parce que je ne trouvais pas comment créer et gérer une page entreprise sans passer d’abord par un compte personnel. D’ailleurs, si quelqu’un le sait, je suis preneur de la solution, tellement je trouve cette obligation inadaptée. Je me suis contenté de renseigner le strict minimum nécessaire de la tonne des informations  qui m’étaient demandées. J’ai créé cette fameuse page pour la société qui m’emploie. Cherché, trouvé et coché/décoché toutes les options de notification par email ainsi que celles relatives à la “confidentialité”. Et j’ai vite adopté un profil bas pour que le compte personnel passe - autant que possible - inaperçu.

À mon avis, s’il y a bien un endroit où l’expression “l’enfer, c’est les autres” s’applique plus encore qu’ailleurs, c’est bien Facebook. Tout aussi prudent et radin dans la diffusion de vos informations que vous soyez, vous n’avez aucun contrôle sur ce que vos “amis” Facebook lâcheront à votre sujet dans la nature. Vérité crue de tout combat (rappelons que l’exception fait la règle) : dès que vous êtes cerné, vous êtes foutu. Pendant une année complète, la capuche magique de mon hoody imaginaire a suffi à me faire naviguer sous les radars. J’avais un compte Facebook, certes, mais à moindre mal et au point de l’oublier.

C’est un email reçu la semaine dernière qui m’a fait sursauter et me rappeler l’existence de ce compte. J’étais cordialement enjoint de passer consulter et, de préférence, mettre à jour la dite page entreprise sous peine de disparation pure et simple dans les limbes profonds de Facebook. Cette fichue page n’a que peu d’importance, au fond, mais elle a au moins le mérite d’exister pour mon employeur. Après avoir joué la montre, et un peu à reculons tout de même, cette semaine, je me suis exécuté. Brusquement, les choses ont alors pris une tournure kafkaïenne.

Le mot de passe du compte rapidement retrouvé, me voilà connecté et consultant cette satanée page. La fenêtre de mon navigateur s’emplit de bulles d’aide et de présentation à n’en plus finir, méthode désormais courante pour l’ “Onboarding” type dont raffolent les  équipes marketing. Ce sont-elles d’ailleurs une seule fois posé la question de savoir si l’expérience client ultime n’était pas de lui foutre la paix, justement, au client ? Mais je m’égare… Au milieu de ce grand bain moussant, les deux pastilles rouges des notifications ont néanmoins capté mon attention.

D’un simple clic, je me devais alors admettre que mon si précieux mode furtif venait de voler en éclats. On m’avait repéré. On m’avait sollicité. Et ce bougre de “On” ne pouvait être ignoré, n’étant autre que ma “cousine-frangine”. Si j’ai tout de même un peu hésité avant de répondre, ça n’a pas été bien long. Réponse. Quelques échanges sur le chat interne. Amis-amis. Le sort était scellé. Fait et refait ! Je savais déjà ce qui risquait de suivre mais je me sentais prêt à l’assumer. Le seul souci étant que les quelques notifications allaient tomber dans ma boite email professionnelle. Et ça… No. Question.

Résolu, j’ai pris le temps de faire les choses convenablement : Création et utilisation d’un alias vers une boite email personnelle. Quelques informations complémentaires dans le profil, essentiellement pour m’assurer qu’on ne me prenne ni pour l’audioprothésiste du coin, ni pour le gamin fraichement bachelier de je-ne-sais-plus-où. Vérifications. Confirmations. Relectures. Sursauts de doutes contenus puis repoussés. Je finissais par valider ce profil mis à jour et me déconnectais de cette horreur, sur laquelle je venais de passer plus de temps en une soirée que lors des 16 premiers mois. 

Comme je m’y attendais, vendredi soir arrivaient les premières invitations. Essentiellement de la famille, comme je m’y attendais également. J’étais alors en train de “jouer” sur mes ordinateurs et j’avais une session de navigation active dans un navigateur Tor. Plutôt que de repasser dans un navigateur “plus conventionnel”, j’ai trouvé là l’occasion de vérifier l’annonce que Facebook avait faite en grandes pompes concernant son engagement auprès des utilisateurs du réseau Tor. Si tout fonctionnait correctement, j’irais ainsi rejoindre le million d’utilisateurs de Facebook à travers Tor, tel qu’annoncé fièrement par l’Hydre.

Je n’ai pas été déçu. Loin de là. Me rappelant ainsi très clairement pourquoi je m’étais tout ce temps tenu éloigné de cette bête. Je me suis pris son hypocrisie en pleine face, à peine j’avais fini de saisir mes identifiants : “OK. Maintenant, donnez-nous une preuve de votre identité si vous voulez continuer. Une pièce d’identité officielle devrait faire l’affaire…”. Quel magnifique foutage de gueule. Quelle arrogance sans nom. Je me bouffais tout ce que le Web ne devrait pas être, n’aurait jamais dû laisser naitre.

J’ai été assez faible pour fournir un scan de ma carte d’identité, au format JPEG et aux numéros noircis. Dès samedi matin. Apparemment, ça devrait coller avec leurs exigences. Mais au moment d’écrire ces lignes, je ne peux toujours pas accéder à ce compte. Tout ce que j’ai obtenu était un message m’indiquant que les équipes Facebook n’étaient en mesure de m’identifier comme étant le “propriétaire” du compte. Et me demandant, une fois de plus, de joindre une pièce d’identité officielle. Sans doute pour forcer le trait de l’ironie.

J’ai toujours détesté Facebook, par instinct.
Plus que jamais, je vais continuer.
Mais par conviction, désormais.