J’ai fait mes premiers vrais pas sur le Net fin 1994, pour finalement m’y installer dès le printemps 1995. Le Net, mais surtout le Web. Il était encore balbutiant, à cette époque. Chargé de l’espoir de tout ce que l’on pourrait y mettre. Et justement : il fallait se retrousser les manches. C’était aussi l’époque d’un HTML sans CSS ni Javascript, où les principaux serveurs s’appelaient CERN httpd et NCSA HTTPd. Pour résumer, ce n’était pas loin du point de basculement entre la préhistoire et le Web “moderne”.

Pendant ces premiers mois, j’utilisais mon nom civil pour toutes mes correspondances et comme signature de mes quelques réalisations de l’époque. Ça me semblait devoir être comme cela. Jusqu’à ce que j’atterrisse sur l’IRC et ses “nicknames”. J’ai donc commencé à jongler avec les pseudonymes qui me passaient par la tête, selon l’humeur du jour. Puis est arrivé l’inévitable : avec un peu de délire entre deux tranches d’humour potache, des collègues se sont mis à me surnommer Pepito. Fin 1996, un nouveau Moi venait alors de naitre.

Un Moi parmi quelques autres, en fait. Non que je souffre de personnalités multiples, mais plutôt d’une tendance maladive au “cloisonnement clair entre mes différentes sphères relationnelles” (oui, le monde n’étant pas plat, je préfère les sphères aux cercles ; et j’aime bien les concepts fumeux également). Je ne mélange que très peu collègues, famille, potes et amis proches. À vrai dire, si j’ai le moyen d’éviter ces collisions, ce sera forcément l’option que je retiendrai. Il n’y a pas de véritable raison sensée à cela. Simplement un sale réflexe alimenté par l’idée idiote (et assez fausse) qu’en ne dévoilant jamais l’intégralité de ma carapace, personne n’en trouvera les points faibles.

Ce cloisonnement a eu des effets plutôt délicieux : jusqu’en 2004, je n’ai laissé que très peu de traces (évidentes) sur le Web avec mon nom civil. Au point de me retrouver parfois dans des situations paradoxales et assez amusantes où, professionnellement, je devais expliquer à mes interlocuteurs comment je pouvais prétendre avoir de l’expérience dans les technologies Web alors que “Googler” mon nom ne renvoyait (quasiment) aucun résultat. Plus les années passaient, plus j’en faisais une certaine fierté. Mais ça ne pouvait plus trop durer : la cloison entre ma vie personnelle et ma vie professionnelle était devenue anecdotique (un travers assez courant chez les indépendants, me semble-t-il) et puis, petit à petit, le Web et l’Internet s’invitaient un peu partout, contaminant collègues, famille, potes et amis proches.

Ma tendance à cloisonner est alors devenue trop apparente, pas toujours très bien perçue et a fini par fortement contribuer à ma réputation d’asocial notoire. C’est sans parler des quelques pseudo-services qui ont fleuri et qui se présentent sous la forme d’annuaires Web supposés agréger les informations disponibles sur le Web au sujet de quelqu’un. Avec la joie des algorithmes foireux, des rapprochements douteux et… des homonymes. Désormais, quand on “Google” mon nom, on se retrouve avec des informations sur un Moi-pas-du-tout-Moi, ou alors un Moi-pas-tout-à-fait-Moi, ou un Moi-avec-une-part-d’erreur-très-significative. Moi-même j’en viens à perdre mes Mois. À force, ça m’agace !   

Et puis ces cloisons ont un autre effet pervers que je ne découvre qu’avec l’âge : à force d’isoler à chaque changement de contexte, on estompe, on oublie. Des “choses”, des détails et des pans entiers. À cloisonner, on fragmente aussi. Sa mémoire, ses sentiments, ses pensées et ses expériences. On assèche soi-même ses capacités à mener des réflexions construites ou à créer. Oh, je ne perds pas le fil non plus. J’ai juste le sentiment d’en avoir plus qu’il n’en est nécessaire à suivre, des fils. Je me rends compte à quel point cela peut être fatigant et stérile.

Alors, sans pour autant verser dans l’extrême inverse, sans succomber au “personal branding”, il est temps de corriger le tir. De laisser tomber les masques, de baisser un peu la garde. Et surtout de rassembler tous ces Mois éparpillés, comme on recolle les morceaux d’un miroir.